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Entrevistas y Vistas 4 – Thuran 4

Manu Chao et Lilian Thuram, les voix de l’engagement

Entretien exclusive pour l’AFP
Par Yann Bernal
Photos par Cesar Rangel

BARCELONE (Espagne), 21 sept 2007 (AFP) – Entre Manu Chao, le chanteur altermondialiste, et Lilian Thuram, le footballeur sensible aux questions de mémoire, une vision politique aux contours communs s’ébauche, de l’opposition résolue à Nicolas Sarkozy au soutien des sans-papiers.
Entretien croisé à Barcelone entre le musicien aux millions de disques vendus sur toute la planète, qui fait un tabac avec son dernier album « La Radiolina », et le sportif champion du monde et d’Europe, qui détient le record de sélections en équipe de France de football (132, série en cours).

Q: Comment concevez-vous votre engagement politique?
Manu Chao: « La politique est autour de toi tout le temps. On parle de l’altermondialisme, mais je n’aime pas les étiquettes. C’est un instinct qui s’allume chez des millions de gens: faire un effort pour laisser un meilleur futur à nos enfants. »
Lilian Thuram: « C’est une réflexion, une philosophie de vie pour savoir dans quelle direction aller. La planète est en train de s’abîmer. Le vrai problème, c’est qu’il y a trop de je-m’en-foutistes. En démocratie, chacun de nous doit participer, au-delà du vote. »

Q: S’exprimer publiquement, c’est un risque pour votre image…
LT: « Je n’ai pas d’image à défendre et je ne cherche pas à avoir l’unanimité, mais il faut dire quand on n’est pas d’accord. Et certaines personnes, qui ont une visibilité dans la société, peuvent jouer ce rôle-là, poser des questions, pour faire avancer les choses positivement. Peut-être que les règles économiques du monde ne vont pas dans le bon sens. Peut-être que la redistribution n’est pas juste. Est-il acceptable que la précarité devienne la norme? Ceux qui traversent la Méditerranée et qui trouvent la mort: eux aussi ont le droit de vivre, eux aussi ont des rêves!… »
MC: « Quand le Mur de Berlin est tombé, tout le monde a parlé de grande victoire de la démocratie. Et là les murs sont encore plus hermétiques. Ici, si on enlève tous les clandestins qui travaillent dans les champs, l’économie de l’agriculture s’écroule. Et avec des papiers, on peut s’organiser, avec un syndicat… D’où l’hypocrisie: les gouvernements ne veulent pas des clandestins, mais les businessmen du bâtiment en embauchent tous les jours. »

Q: Le chef du gouvernement espagnol Jose Luis Rodriguez Zapatero a régularisé des milliers de sans-papiers, en France on ne s’oriente pas dans cette voie. En tant qu’opposants déclarés à Nicolas Sarkozy, comment jugez-vous ses premiers mois de président?
LT: « +Déclaré+, c’est vous qui le dites, mais avec ce ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, il y a des réunions pour intensifier la chasse aux sans-papiers, et on trouve ça normal? Mais c’est complètement scandaleux! Le discours (de Nicolas Sarkozy) au Sénégal était raciste, colonialiste, de supériorité vis-à-vis de l’homme noir. Il n’a même pas compris pourquoi les Africains se sont sentis insultés. Ca prouve tout le décalage et tout le mépris, la vision raciale des gens. Rama Yade (secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et aux Droits de l’Homme): elle existe parce qu’elle est noire, et c’est ça qui est triste. Il fallait une Noire dans le casting de ce gouvernement. Mais ce n’est pas parce qu’on est noir ou blanc qu’on a telle ou telle valeur! »
MC: « J’ai surtout suivi son arrivée au pouvoir. Berlusconi a créé un précédent en Europe, et il est proche de Sarkozy dans la méthode: le show médiatique! J’ai beaucoup joué en Italie à ce moment-là, et on la sentait, la chape de plomb! La lignée Berlusconi-Sarkozy, c’est la droite dans son modernisme le plus dangereux. En Espagne, les médias de droite et de gauche s’équilibrent à peu près. Pour le moment. »

Q: Comment expliquez-vous la forte popularité du président dans les sondages?
LT: « C’est simple. Il est surmédiatisé, et malheureusement les gens ne s’éduquent que par la télévision. C’est comme une publicité: plus vous la voyez, plus vous pensez qu’elle est vraie et plus vous ne pensez qu’à ça. Il a toujours un discours bien ciblé pour tout le monde, et chacun s’y retrouve. Et comme on est dans une société d’information rapide et segmentée, on peut ne pas voir la globalité du discours. »
MC: « L’Europe est vieille. La technique est très simple: tu sépares les vieux des jeunes, tu fais peur aux vieux, et tu obtiens la majorité. Ce ghetto vieux-jeunes est très radical en Europe. En France, un vieux voit les jeunes à travers la télé. Et apparemment, les jeunes ça brûle des bagnoles. Et donc il a le vote réactionnaire. Tu demandes l’heure à une mémé à 11 heures du soir dans n’importe quel pays d’Amérique latine, elle va te faire un grand sourire. Tu fais ça à Paris, elle va accrocher son sac, tétanisée. Il y a une trouille qui est utilisable à l’heure de l’urne. Les vieux et les jeunes ont été séparés. Diviser pour mieux régner, vieille école. »

Q: Dernier disque, dernier club?
MC: « Je sais que je ferai encore de la musique, que ce soit professionnellement ou pour le plaisir… J’aimerais bien être chiropracteur, mais il faut faire des études pour ça, et j’ai trop de projets. De la production: le fils d’Amadou et Mariam et son groupe de hip-hop Smod, et la radio Colifata en Argentine, qui émet d’un asile psychiatrique. Des poètes d’une lucidité incroyable. Et un disque en brésilien, mais il me faut le temps… »
LT: Moi, je ne sais pas si je continuerai ou pas. Je serai en fin de contrat. Je pense que l’envie sera encore là, mais on verra. J’espère qu’on va se qualifier pour l’Euro-2008 – pour l’instant ce n’est pas fait – et si je suis bien, le jouer, bien sûr. »

Propos recueillis par Yann BERNAL
ybl/eba/nm