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Entrevistas y Vistas 3 – Thuran 3

Manu Chao et Lilian Thuram, les cultures du beau jeu

BARCELONE (Espagne), 20 sept 2007 (AFP) – L’un vend des millions de disques sur toute la planète et fait un tabac avec « La Radiolina », son dernier album, et l’autre, champion du monde et d’Europe, détient le record de sélections en équipe de France (132, série en cours): Manu Chao et Lilian Thuram se sont rencontrés pour parler de foot, de musique, de ce qui les touche, en exclusivité pour l’AFP.
Entretien croisé de deux figures de la culture populaire française et internationale à Barcelone, leur port d’attache, où ils jouent respectivement dans les petits bars et le grand Barça.

Q: Que représente Barcelone pour vous?
Manu Chao: « Depuis huit ans que je suis là, pour moi Barcelone c’est ce quartier du Gotico, qui est en train de morfler. Ce quartier a toujours été populaire, mais les gens sont obligés de partir, à cause de la spéculation. C’est le côté tristesse. Le côté bon, c’est qu’il y a une vraie vie de quartier, et c’est ce que j’aime: pouvoir vivre dans la rue, faire mon café dehors. »
Lilian Thuram: « Barcelone pour moi, c’est le football, le beau jeu. J’ai joué contre le Barça de Cruyff à 19-20 ans (avec Monaco). Pendant le match je me suis arrêté et me suis retrouvé spectateur, et je me suis dit qu’on ne faisait pas le même métier. Et donc ça m’a fait assez bizarre qu’ils viennent me chercher à 34 ans, et je savoure. Barcelone, c’est aussi l’histoire de la Catalogne, de gens qui sont attachés à leurs racines. Et ça me rappelle un peu les Antilles: en Guadeloupe, on a aussi une histoire tragique où l’identité propre a été niée, où la langue créole a été interdite. »

Q: Le côté nationaliste ne vous dérange pas trop ?
MC: « J’ai grandi en France, et c’est vrai que le terme de nationalisme sentait le rance… Mais les cultures sont plus importantes que les drapeaux. »
LT: « Ce n’est pas parce qu’on est fier de sa culture qu’on n’est pas ouvert sur les autres. C’est d’autant plus facile d’être ouvert aux autres qu’on est bien ancré dans sa culture, qu’on n’a pas peur. »

Q: Lilian, un mot sur la musique ?
LT: « J’aime beaucoup le jazz, Miles Davis, son album « Something Else », la musique classique ou encore le gwo ka, la musique de la Guadeloupe. J’écoute de tout, je ne me mets pas de barrière. Les musiciens en général sont en avance dans la rencontre des cultures, comme l’Italien Pino Daniele, qui utilise des rythmes africains et nord-africains. Aux Antilles, chaque année j’organise un festival de gwo ka. Et ça me rappelle un pan de notre histoire, parce que c’est une musique qui vient d’Afrique. »

Q: Manu, un mot sur le football ?
MC: « J’aime jouer entre potes, un petit bonheur de la vie. Avant les concerts, le ballon ça détend. De famille je suis du Depor (Deportivo La Corogne) et de l’Athletic Bilbao, où il y a un beau public. En France, je suis pour Marseille, pour la même raison. J’y ai pris le goût du stade, une rencontre dans la rue, des gars qui m’y ont emmené. Je suis parisien, mais à l’époque de la musique alternative, ceux qui allaient au PSG représentaient plutôt l’ennemi. C’était peut-être une connerie parce qu’il ne faut pas généraliser. J’ai voyagé beaucoup dans ma vie, mais l’endroit où j’ai vraiment vu la mort, c’est dans un stade, je ne dirai pas lequel, en tout cas pas au Parc des Princes. On était avec trois +Rebeux+ et deux +Renois+, et là c’était pas admis… »

Q: Lilian, vous avez parlé de « catastrophe » après la défaite de la France contre l’Ecosse…
LT: « Je suis de la génération de l’équipe de France éliminée contre la Bulgarie (en 1993), et j’avais ces images en tête. Après l’Italie (0-0) et l’euphorie, si on gagne contre l’Ecosse c’est presque fait, mais souvent on oublie qu’il faut gagner. Il reste trois matches pour se qualifier, mais ce ne sera peut-être pas suffisant. »
MC: « En tant que musiciens, on est un peu habitués à la pression, mais quand on voit les gars sur des matches comme ça, la pression est multipliée par mille ! Nous, une erreur à la guitare n’est pas plus grave que ça. Vous, ça a plus de conséquences… »
LT: « Non, pas vraiment. Je dis souvent à mon fils qui joue au foot: même les meilleurs se trompent. Tu joues avant tout pour le plaisir. »
MC: « J’insiste: vous avez une pression beaucoup plus forte que nous ! Notre concert ne va pas passer aux infos pendant trois jours, alors que vous, vous avez des millions de personnes devant la télé ! »
LT: « Il y a une pression mais elle est positive, comme le doute, pas celui qui te freine, mais qui permet de te dépasser. Et puis l’expérience aide. »
MC: « Avec l’expérience, je me suis trouvé une petite phrase avant les concerts: le ridicule ne tue pas. Mais il ne passe pas en mondiovision, mon concert! »
« LT: J’aurais beaucoup plus peur si je devais monter sur une scène et chanter! »

Q: Et la pression médiatique?
LT: « Monaco-Marseille: j’avais 19-20 ans, je chargeais Papin, il y avait Waddle, Mozer… J’étais content de mon match. Et dans la presse, je lis que je n’avais pas été bon. Depuis ce jour-là, je n’ai plus jamais lu les articles d’après-match. L’important, c’est l’autocritique. Et comme je suis assez sévère avec moi-même, ça me suffit. »
MC: « Je lis les critiques de mes concerts à l’occasion. Mais c’est curieux: des fois, on descend de scène en n’étant pas fiers de nous, avec l’impression d’avoir pris un 3-0, et les gens qui voient plein de concerts ont bien aimé, donc on n’y comprend plus rien! »
LT: « Quand je sors du match, je ne retiens que les interventions que j’ai ratées, parce que si je me plante, le mec passe. »
MC: « Nous si on se plante, c’est la seconde qui passe! Après on passe à une autre seconde… »

Entretien exclusive pour l’AFP
Propos recueillis par Yann BERNAL
Photos par Cesar Rangel

ybl/eba/nm