16/11/07

Article Philosophie Magazine

L’article de la rencontre entre Manu Chao et son ancien prof de Philosophie, Henri Peña-Ruiz.

Propos recueillis par Alexandre Lacroix avec la complicité de Jackie Berroyer.

Retrouver l’article sur le site de Philosphie Magazine

La veille, Manu Chao a donné un concert en direct depuis le studio 104 de la Maison de la radio à Paris [le 29 septembre, Ndlr], délivrant une version live saturée d’énergie de son dernier album, La Radiolina. Après avoir hypnotisé quelques centaines d’invités pendant près de deux heures, alternant « gros son » du rock et flamencos langoureux, balancement reggae et refrains entêtants, ce musicien infatigable a regagné un studio derrière la Butte-Montmartre, à plus de minuit. Il y a enregistré jusqu’à l’aube, en compagnie de la rappeuse Keny Arkana, des morceaux pour le premier disque du groupe Smod, où chante le fils de ses amis maliens Amadou et Mariam…

Couché au petit matin, c’est avec une heure et demie de retard que Manu Chao – qui vient de prendre la tête des ventes de CD en Europe et figure au premier rang des charts hispanos aux Etats-Unis – arrive à notre rendez-vous.

Le moment est unique en son genre : il s’agit de retrouvailles entre le chanteur et son ancien prof de philosophie, à qui il souhaite rendre hommage. Manu Chao fut l’élève d’Henri Pena-Ruiz, alors jeune agrégé, à la fin des années 1970 au lycée de Sèvres. En trois décennies, ces deux-là ont fait du chemin. Le professeur débutant est devenu l’un des meilleurs défenseurs et spécialistes de la laïcité, un thème auquel il a consacré plusieurs essais, dont Dieu et Marianne : philosophie de la laïcité (PUF) et Qu’est-ce que la laïcité ? (Folio Actuel). Féru de littérature, il a également publié des ouvrages où il présente l’histoire des idées dans un style plus narratif et littéraire, comme Le Roman du monde : légendes philosophiques (Champs-Flammarion) et Leçons sur le bonheur (Flammarion). Ayant siégé en 2003 à la commission sur la laïcité dirigée par Bernard Stasi, il enseigne aujourd’hui en khâgne au lycée Fénelon et à Sciences Po Paris. Quant à Manu Chao… Après avoir abandonné les études après le bac, fait ses armes dans des groupes disparus comme Hot Pants, Los Carayos, Joint de culasse ou les Casse-pieds, il a redonné à la scène rock française le goût de la fête avec la Mano Negra, créée avec son frère et son cousin. En 1994, le groupe se sépare, et il débute sa carrière solo. Chao parcourt l’Amérique du Sud et y puise les accents latinos, la joyeuse mélancolie qui infuse Clandestino et Próxima estación : esperanza. Il est en passe de devenir une icône planétaire sur les pas d’un Bob Marley : ses chansons contestataires, sa présence au contre-forum du G8 à Gênes en 2001, en ont fait, malgré lui, un porte-parole de l’altermondialisme, quand il revendique l’autonomie de jugement d’un artiste. Globe-trotter, musicien généreux à la gaieté communicative, soucieux des tragédies géopolitiques, Manu Chao est aussi sur un plan personnel, comme l’annonçait une de chansons de la Mano negra, un « out of time man ». Malgré la pression qui s’exerce sur cet hyperactif, il conserve la convivialité et le goût d’improviser d’un homme en vacances. Et ne respecte aucune des cases de l’emploi du temps… Son retard se prolonge… L’ancien élève serait-il intimidé à l’idée d’être confronté à un professeur qui fut aussi une sorte de mentor ?

Enfin, il est là. Nous nous installons autour d’une table. Avec nous, Jackie Berroyer – une vieille connaissance de Manu, qui lui consacre un blog (« Mysquat ») sur son site. Le chanteur est reposé et, tout de suite, le courant passe.

La machine à remonter le temps

Manu Chao : Je me souviens bien du cours de philosophie. Pour moi, cela a été une ouverture, j’ai avalé ça comme du petit lait. Pourtant, à cette époque, dans ma tête, je n’étais déjà plus à l’école. J’avais rencontré d’autres gens, qui n’étudiaient pas, avec lesquels je traînais la nuit. De façon générale, j’étais plutôt bon élève, mais arrivé en terminale, j’ai commencé à décrocher. Faut expliquer aussi qu’à cet âge-là, j’étais à moitié autiste. Dans la classe, je n’avais pas de potes. Je parlais très peu, j’ai dû prononcer deux mots en un an. C’est pour cela que le cours de philosophie a été une découverte pour moi. Il me montrait qu’il pouvait être intéressant de parler, que les mots avaient du sens.

Henri Pena-Ruiz : Je me rappelle un élève discret, mais dont le regard était vif. J’avais le sentiment, avec lui, que mes discours pouvaient porter… Moi-même, j’étais à cette époque un jeune professeur très peu assuré. Je n’avais pratiquement aucune expérience pédagogique, c’était ma deuxième ou troisième année d’enseignement. J’avais simultanément la charge des classes de terminale et d’hypokhâgne. Devant la terminale A où se trouvait Manu, j’étais terrorisé. J’avais le sentiment d’être devant une montagne, d’avoir la responsabilité de traiter toutes les questions qui se rapportent à la vie humaine ou presque, le désir, la politique, l’Etat, l’angoisse devant la mort… Il faut être culotté pour discourir sur ces sujets. J’avais préparé mon cours soigneusement, mais je n’étais pas prêt. D’ailleurs, l’est-on vraiment un jour ? Si l’on perd ce doute en soi, on n’est plus dans une attitude interrogative… Bref, je faisais de mon mieux. Pour moi, la philosophie consiste surtout à prendre soin de ses pensées. Et c’est important, car de ces pensées va découler l’action.

MC : Le premier cours de l’année portait sur Nature et Culture. Je n’avais jamais réfléchi en ces termes. C’était passionné, passionnant. Ça pulsait.

HPR : Tu as hésité d’ailleurs. Si tu n’avais pas embrassé une carrière de musicien, tu aurais fait de la philosophie. Tu t’étais même inscrit en hypokhâgne.

MC : J’ai eu mon bac au ras des pâquerettes.

HPR : En philo, tu avais largement le niveau.

MC : Je n’ai pas eu de mention et c’est toi qui m’a ouvert la porte de la classe préparatoire. Mais à la rentrée, je n’étais plus au rendez-vous, j’avais pris la clé des champs. Ma mère est allée te voir à ce sujet, je crois…

HPR : Oui, elle était affolée que tu lâches comme ça les études pour la chanson. J’ai essayé de la rassurer. Il veut faire de la musique ? Mais c’est génial, votre fils est un artiste, il ne faut surtout pas contrarier sa vocation. Je lui ai dit que tu avais fait le bon choix, celui qui s’était imposé à toi. Ces encouragements l’ont un peu rassérénée…

MC : Il n’a pas été facile, ce choix. Ma mère en a souffert encore pendant dix ans. Mais, quand tu as une passion, tu ne peux pas la partager avec une autre passion. La philosophie, il est clair que j’aimais cette discipline, cela ne m’aurait pas dérangé de m’y consacrer. D’un autre côté, mes potes dans la rue, c’était une merveilleuse école aussi, fascinante. Je me suis donc lancé dans une carrière de chanteur. De temps en temps, je retournais voir mes parents. Pour aller chez eux, je passais devant le lycée et à chaque fois, j’avais une pensée. Je me souvenais de deux ou trois filles qui me plaisaient et du cours de philo. En longeant la façade, je me disais : « Quand même, un jour, il faudra que je m’arrête pour dire merci. » Cette année de philo avait vraiment compté dans ma vie, elle m’avait donné un bagage. Et voilà, il y a eu cette aventure un peu ubuesque… Un jour, je suis entré et suis allé frapper à la porte – tu sais, cette fameuse porte qu’on ne veut jamais franchir quand on est élève. J’ai demandé si Henri Pena-Ruiz était encore là. « Nan ! Il est plus là », m’a-t-on répondu d’un ton sec. « Est-ce que je pourrais avoir son contact, savoir où il est pour lui parler ? – On ne peut pas vous donner son numéro, a poursuivi le conseiller d’orientation, c’est interdit. » Alors, j’ai mis de la pommade. J’ai expliqué que j’avais été ton élève, que cela avait vraiment compté, que je voulais simplement te remercier. Le gars a eu cette réponse surprenante : « Ah, et c’est seulement maintenant que vous vous en rendez compte ? » Je suis reparti et j’ai compris pourquoi on ne voulait jamais passer cette porte à l’époque.

L’Espagne au cœur

HPR : Il y avait aussi ce point commun entre nous, implicite. Nous sommes tous les deux issus de l’immigration espagnole…

MC : C’est bizarre, je n’ai même pas capté que mon professeur avait les mêmes racines que moi. Je n’ai pas fait l’association d’idées, malgré le nom.

HPR : Mes parents sont issus de la vague d’immigration économique des années 1920. Ils n’ont pas voulu retourner dans leur patrie natale après la victoire de général Franco. Toute mon enfance a été baignée par le souvenir de la mythique République espagnole et de ses combats perdus. Quand j’étais môme, mon oncle me répétait sans cesse : « Tu verras, après Madrid, le fascisme peut prendre Paris. » D’un autre côté, mes parents se sont rapidement mis à parler le français à la maison, ils étaient dans une logique d’intégration et je me sentais aussi un enfant de la République…

MC : Je suis né à Paris pour les mêmes raisons. Mes grands-parents du côté de ma mère ont dû quitter l’Espagne en courant, c’étaient une immigration politique. Moi, j’aurais préféré naître là-bas à Barcelone, tranquille… En Espagne, la guerre civile de 1936 a laissé des empreintes très profondes dans les cœurs. D’ailleurs, les blessures ne sont pas cicatrisées, les politiciens s’emploient à les rouvrir sans cesse. Il y a toujours deux Espagne, celle de droite et celle de gauche, l’autoritaire et la démocratique. Si tu écoutes les discours de Mariano Rajoy Brey (successeur de José Maria Aznar à la tête du Parti Populaire, représentant la droite chrétienne-démocrate, aujourd’hui leader de l’opposition, ndlr), il n’arrête pas de parler des « gens normaux ». Sont « normaux », dans son vocabulaire, ceux qui pensent comme lui, qui votent à droite, qui vont à l’église… Il ne faut pas être homosexuel ni décalé, pas question de fumer des joints dans cette Espagne soi-disant normale…

HPR : Récemment, le gouvernement de José Luis Zapatero a créé un cours d’éducation civique. A l’école, on explique aux jeunes qu’il y a plusieurs façons de mener sa vie, qu’on peut se marier, se pacser ou encore ne pas se marier. Certains couples sont hétérosexuels, d’autres homosexuels. Cette présentation de la pluralité des accomplissements humains a été dénoncée par l’église espagnole comme une incitation au vice. On retrouve ici les plus vieux démons du cléricalisme, qui taxe de péché ou de perversion tout ce qui n’est pas dans la droite ligne du modèle de la famille chrétienne, hétérosexuelle et non divorcée.

MC : En Espagne, il y a quelques jours (le 26 septembre, ndlr), le quotidien El Pais a publié un document unique : il s’agit d’un compte-rendu détaillé de la conversation privée qui s’est tenue entre Georges W. Bush et José Maria Aznar moins d’un mois avant l’invasion de l’Irak (le 22 février 2003 au ranch Crawford). C’est dingue, le langage qu’ils tiennent. Il y a dans cette conversation un mépris complet de la démocratie, de la politique, de l’ONU, des électeurs, du Chili, du Mexique, d l’Angola… C’est d’un cynisme total, à la bonne franquette. « On s’en fout de Collin Powell, moi je te dis qu’on sera prêts à envahir l’Irak dans quinze jours », déclare Georges Bush. « Pour ma part, je ferai en sorte d’utiliser à partir de maintenant une rhétorique la plus subtile possible », explique-t-il encore. « Le problème de Chirac, c’est qu’il se prend pour Mister Arabe. » Quand je suis arrivé en France, j’ai été très surpris : la presse française n’a pour ainsi dire donné aucun écho à ce scandale. Il y a un problème de circulation de l’information entre nos deux pays. Pour ceux qui, comme nous, ont vu leur histoire familiale et personnelle marquée par la guerre de 36, il y a tout de même une conscience spéciale des enjeux politiques, je crois. Pour nous, la lutte contre l’oppression sera toujours d’actualité.

HPR : « El pueblo unido jamás será vencido ! » (Le peuple uni ne sera jamais vaincu, chanson du compositeur chilien Sergio Ortega, devenu un hymne politique après le coup d’état contre Salvador Allende en 1973, ndlr)

Cosmopolitique

HPR : Quand j’ai entendu la Radiolina, j’ai été très ému. Ça m’a rappelé une idée qui m’a toujours été très chère, relative au jugement qu’on peut porter sur les sociétés humaines. « Cada día me veo en un mundo tan feo » (chaque jour je me vois dans un monde si laid), comme tu dis très bien dans une de tes chansons (Mundo revès, ndlr)…

MC : « Cada día me espanto porque si no me muero » (chaque jour je m’étonne de ne pas mourir)…

HPR : Cette conscience des difficultés et des douleurs du monde m’a toujours parue importante. Aristote dit que l’étonnement est la première vertu pour qui s’aventure dans la philosophie. Il faut savoir s’étonner que les choses soient comme elles sont. C’est un mouvement de protestation très simple contre les évidences admises. Quand je discute avec mes élèves khâgneux, je leur demande : « Attendez, est-ce qu’il vous paraît normal, l’état du monde ? Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de moyens pour rendre les gens heureux et jamais il n’y a eu autant de misère. Ce n’est pas un paradoxe révoltant ? » L’autre jour, dans le métro, j’avais en face de moi, sur un strapontin, un SDF effondré. Il n’était pas âgé de vingt ans mais il était déjà brisé par la misère. Au-dessus de sa tête, il y avait une grande publicité avec le slogan : « On aurait tort de se priver. » Ce contraste m’a presque fait monter les larmes aux yeux. Charles Fourier affirmait qu’on reconnaît le degré de valeur d’une civilisation au sort qu’elle réserve aux plus démunis. Clandestino est un album intéressant, parce tu pars du point de vue du clandestin pour jeter un regard d’étonnement et de scandale autour de toi. Comme dans ton dernier album, avec la chanson sur les prostituées. « Me llaman calle, pisando baldosa (ils m’appellent la rue, la rue foulée aux pieds)… » Tu suggères ce que peut être la représentation de notre société qu’a une prostituée. Je ne veux pas te flatter, mais il me semble que ce déplacement de point de vue, qui te conduit à chanter les souffrances du clandestin ou de la femme exploitée, c’est une opération philosophique. A ta manière, tu fais de la philo dans tes chansons. Tu présentes des idées de façon sensible, incarnée et tu les transmets.

MC, un peu embarrassé : Les personnages de mes chansons viennent toujours de mes rencontres. Ce sont des gens que j’ai croisés en me baladant. Tu parlais de Me llaman calle. Avant, je ne connaissais pas du tout l’univers de la prostitution. En Colombie, il m’était arrivé quelquefois de jouer dans des maisons de passe, parce que dans certains villages, c’est le seul endroit ouvert pour faire de la musique. Et puis on m’a proposé de faire cette chanson pour un film sur le quartier chaud de Barcelone. Cela a été une porte ouverte. J’étais tout surpris de me retrouver assis dans un bistro, avec quatre ou cinq prostituées devenues des amies, à les écouter parler, rire de la vie. D’ailleurs, ma chanson s’adresse aussi à tous ceux qui vivent la rue. Les joueurs de bonneteau, par exemple. J’aime ces univers marginaux qui se côtoient dans la ville.

HPR : On peut faire le constat du monde comme il va, de ses misères, et en conclure que l’humanité est mauvaise. Ce que tu ne fais pas… Parce que tu annonces : Próxima estación : esperanza ! (prochaine station : l’espérance) L’humanité est ce qu’elle est, mais elle pourrait être autre chose également. Pas question de se lamenter, au contraire, il faut continuer à s’émerveiller de la tendresse, de l’amour, de l’art, de la beauté. Et savoir apprécier « un raya sobre el mar » (un rayon de lumière sur la mer)…

MC : Ce rayon, c’est l’espoir effectivement.

HPR : Désolé, je vais encore donner l’impression de te faire des compliments, mais je trouve que tes chansons ont une dimension cosmique. Elles sont à l’échelle du monde. Sans doute parce que tu voyages beaucoup, parce que tu as un regard décentré, qui n’est plus d’Espagne ni de France… Marc-Aurèle disait en substance : « En tant qu’Antonin je suis citoyen de Rome, en tant qu’homme je suis citoyen du monde. » L’enjeu est d’ouvrir la perspective, d’envisager le monde dans son aventure globale. On n’est plus confiné dans l’ici et le maintenant. Pour s’éveiller à cette conscience cosmopolitique, il faut être capable de mettre en balance ses drames personnels, ses propres doutes et ses déchirements, avec les douleurs des autres et de la planète. L’écrivain qui a poussé le plus loin cette attitude, selon moi, c’est Victor Hugo. En 1843, il a perdu sa fille Léopoldine. Il adorait cette enfant. Un bateau a chaviré et elle s’est noyée avec son mari dans la Seine. Après cette mort, il compose Les Contemplations. Dans sa préface, il écrit : « Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui… Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! Insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! » Dans ce recueil, il y a un poème qui s’appelle Melancholia, où il décrit la misère des enfants qui vont travailler au fond des mines en poussant des wagonnets. « Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? » Il écrit ces mots en pensant à sa fille. La réflexion sur l’exploitation des mineurs par le capitalisme naissant, il la mène à partir d’un deuil personnel. Dans tes albums, Manu, on entend des désaccords amoureux. Des couples qui se disent qu’ils ne s’aiment plus. Ou qui se demandent : « Qu’est-ce que tu veux de moi ? Qu’est-ce que tu veux de plus ? » Mais on perçoit aussi les crimes politiques, le chaos et la panique contemporaines.

MC : Selon moi, les douleurs du monde doivent aider à relativiser les soucis personnels. Quand on se noie dans ses propres problèmes, qu’on éprouve du chagrin, il suffit de regarder un instant ce qui se passe autour de soi. Ouvre un peu l’angle et tu dédramatises très vite.

Eloge des goûts simples

MC : Le bonheur, si l’on entend par là un état un peu stable, n’est pas possible. Si tu es informé de ce qui se passe autour de toi, tu ne peux pas être heureux. Bien sûr, tu peux te réjouir tout seul, dans ta bulle personnelle, mais c’est une position intenable à la longue. Le bonheur arrive seulement par instants, il peut durer une seconde, dix minutes. Une journée entière, ça devient plus difficile. Il y a toujours un moment où la réalité te rattrape. Tu reçois une nouvelle, un coup de téléphone qui sabote ton harmonie privée. Parce que le monde est partout. Pour l’oublier, il faudrait vraiment être en autarcie, en pleine nature… et encore. Même si tu es dans un endroit idyllique où tu ne reçois aucune information, tu restes conscient. Il m’arrive par exemple de me retrouver sur une belle plage, au Brésil, avec mon fils. D’être tenté de tout planter, pour rester là. Je me baigne, je pêche un poisson, je le mange. Je n’ai besoin de rien d’autre, c’est le paradis. Mais au bout d’un moment, je n’assume pas d’en profiter seul. J’aurais envie de ramener mes potes dans cet endroit paradisiaque, pour continuer à y vivre. Quand je pense à ceux qui vont mal, potes ou pas d’ailleurs… je n’assume pas l’égoïsme. Je veux retourner à la bagarre.

HPR : L’illusion serait de croire qu’on peut s’installer dans un état définitif et durable de bonheur. Le vrai courage pour un être humain, c’est d’assumer sa condition, et avec elle l’alternance entre la détresse qui nous submerge souvent et le bonheur qui nous prend quelquefois. Il ne faut surtout pas leurrer les gens à ce sujet, en leur brandissant des images d’un bonheur factice ou utopique… Quand j’ai écrit mes Leçons sur le bonheur, je me souviens que j’ai eu des débats avec mes éditeurs. Ils voulaient que je donne les recettes du bonheur. Je leur ai dit : ce n’est quand même pas un œuf au plat. Si je détenais ce genre de recettes, je me les appliquerais d’abord à moi-même.

MC : Un œuf au plat, ça peut être un grand bonheur.

HPR : Tu as des goûts simples, Manu. C’est étonnant chez quelqu’un qui a autant de succès que toi. Tu te méfies du luxe ?

MC : Non, mais mes luxes sont simples. Boire de l’eau à une fontaine de Paris, c’est magnifique. A Bastille, il y a une petite fontaine avec deux lions. Je vais toujours me désaltérer là, j’adore. C’est comme un rendez-vous intime que j’ai avec Paname. Je n’ai pas besoin d’acheter un Schweppes ou un Perrier. Je n’ai pas de voiture, je circule à vélo. Pédaler, c’est un bonheur pour moi, je me sens léger, je survole la ville. J’ai une certaine liberté, je ne peux pas me faire attraper, je virevolte. Quand tu as une voiture, il faut la garer, les flics te surveillent. A Barcelone, malheureusement, ils ont légiféré. Maintenant il faut mettre un casque et respecter les sens interdits à vélo. Ils ont bousillé cet espace de liberté en quinze jours.

HPR : Epicure, qui passe pour le philosophe du plaisir, recommandait de s’habituer à satisfaire ses besoins avec de l’eau et du pain. Quand j’ai soif et qu’un peu d’eau fraîche coule dans ma paume, c’est merveilleux. C’est bien meilleur que n’importe quel cocktail sophistiqué que je vais prendre au troquet du coin. Epicure n’interdisait pas les banquets, mais selon lui il fallait aussi savoir se contenter de peu pour ne pas être à la merci des aléas du sort. Ce n’est pas une philosophie de l’austérité, mais de l’indépendance.

MC : Mon corps n’a pas besoin du luxe. Pour autant, je ne le refuse pas. Pourquoi je m’en méfierais ? Quand quelque chose de magnifique arrive sur la table, je ne me cache pas les yeux, j’en profite. Cependant, je ne vais pas manger dans les grands hôtels ni dans les restaurants classés. C’est dans les palaces qu’on mange le moins bien. Parce que c’est dans les cuisines de ces établissements qu’il y a le plus de haine. La hiérarchie est tellement violente que ceux qui travaillent sur les gamelles éprouvent de la haine à l’état pur. On n’imagine pas ce qu’ils font dans les plats, parfois…. ils crachent dans la salade, j’ai entendu toute sorte d’histoires. En 20 ans d’Amérique Latine, alors que les gens te mettent en garde : « Fais attention à ne pas manger dans la rue », les deux seules fois où j’ai subi un empoisonnement alimentaire, c’était dans des grands hôtels. On mange mieux dans les boui-bouis, où le rapport au client est beaucoup plus sain. Mon mode de vie n’est pas conforme au modèle matraqué par la télévision. Elle te montre que tout doit être sous ta main et aller vite. Elle n’enseigne pas l’éthique du travail et de l’effort.

Le doigt des tripes

MC : Une chose tout de même qu’on ne t’apprend pas à l’école, c’est à faire confiance à l’instinct. En classe, il faut être rationnel, penser avec sa tête et non avec sa boite à ragoût, ses tripes. Moi, en général, quand j’ai échafaudé des plans intellectuellement, ça s’est mal passé. Mais quand j’ai fait confiance à mon instinct, j’ai obtenu des résultats bien meilleurs. Ce sont les voyages et les autres cultures qui t’apprennent à ne pas trop te fier à la rationalité, mais pour cela il faut trouver d’autres styles de professeurs…

HPR : Est-ce que tu permets que je défende un peu l’école ?

MC : Je la défends aussi. Attention, ce n’est pas une critique généralisée.

HPR : Je crois que l’école ne peut pas tout faire. C’est une institution qui intervient dans la vie d’un être humain pendant un certain temps. On prend l’enfant à 5 ou 6 ans et on le lâche à 17 ou 18 ans…. L’école peut enseigner la distance réflexive, celle que ne permet pas d’avoir la vie active, avec son mouvement perpétuel. Elle ne se substitue pas à l’expérience directe de la vie. Moi aussi, j’ai quelquefois le sentiment, dans mon rapport aux êtres, que la première impression n’est jamais démentie. Et pourtant, philosophiquement, je sais qu’il faut faire attention. Les premières impressions peuvent être dictées par les illusions du moment. Le problème n’est pas de faire un choix entre la raison distanciée et l’impulsion de l’instinct, il s’agit de les conjuguer. Et de savoir dans quelles circonstances il convient de mettre en jeu l’analyse.

Jackie Berroyer : Parfois, les tripes, il arrive qu’elles vous mettent le doigt dans l’œil.

Tirer son chapeau

HPR : Comment ça se passe quand tu rentres en scène, comme au concert d’hier ? Tu te sens comment ?

MC : Pour affronter ce genre de situation, il plusieurs solutions. Moi, j’essaie de ne pas y penser. Au moment d’entrer sur la scène, je suis mort de trouille. Mais, si je me concentre sur ma peur, je risque la paralysie. En ce moment, on parle tous les deux – je me sens à l’aise. Mais si je me dis que des milliers de gens vont me lire, je me tais. Si tu parles et agis en te demandant comment cela va être interprété, ton action est faussée.

HPR : J’aime bien tes interpellations politiques en concert : Senor Bush ! Tu lui reproches carrément de n’avoir pas signé les accords de Kyoto. Bon sang, c’est une façon d’affirmer que les artistes peuvent s’adresser aux grands de ce monde d’égal à égal… Sur scène, il y a aussi ce geste de main que tu fais, surprenant, comme si tu tirais une balle dans la tête. Qu’est-ce qu’il veut dire ?

MC : Ah… Je ne sais pas. C’est vrai que je le fais souvent, ce geste. C’est l’expression d’une violence. Mais il ne s’agit pas d’une agressivité tournée contre moi-même. D’ailleurs, cette main-là n’est peut-être pas la mienne. J’essaie d’exprimer la violence de cette planète, où des coups de feu partent à tout bout de champ. Ou peut-être que j’essaie de signifier autre chose, combien j’en ai marre d’avoir à chanter la guerre et ces horreurs… Il est possible que ce geste renvoie une mauvaise image. Au cours de ma vie, il m’est arrivé d’avoir envie de lâcher prise, de vouloir en finir. J’ai aussi des potes qui sont partis, tellement ils en avaient marre. Je peux les comprendre. Un jour, j’ai parlé du suicide – c’est joli – avec ma mère. Je défendais le point de vue de ceux qui le commettent. Ma mère m’a répondu que, quoi qu’il arrive, la vie vaut la peine d’être vécue jusqu’au bout. Ne serait-ce que par curiosité.

HPR : Il m’est arrivé que des élèves viennent me voir et m’expliquent qu’ils étaient désespérés, prêt à commettre l’irréparable. A chaque fois, je les écoutais avec un sentiment d’impuissance. Comment réconforter un adolescent qui traverse un grave malaise existentiel ? Finalement, j’ai trouvé une solution. A ces élèves, je demande : « Est-ce que vous avez déjà eu des moments heureux ? » Tous répondent : « Oui bien sûr. » Hé bien, cultivez les, ces moments-là, leur dis-je, gardez les intacts dans votre conscience comme on conserve une fleur ou un bel objet. Regardez-les, attachez-vous à eux, parce que s’ils sont venus, ils reviendront. Le présent est une prison et si on s’enferme dedans, on est fichu. Il faut se délier de l’ici et du maintenant, ce qu’on peut faire en voyageant, mais aussi par la pensée ou la lecture. Nous avons des ailes et pas seulement des racines…

MC, qui vient de poser une bouteille artisanale, bouchée par un cachet de cire, sur la table : Ca, c’est de l’hydromel. On le fabrique avec quelques copains. C’est le plus vieil alcool au monde, le miel a été le premier produit naturel que les hommes ont fait fermenter…

HPR : Quand même, c’est beau de se retrouver après autant de temps et de partager les mêmes pensées. Moi, je suis très ému.

MC : Moi aussi… On se la partage cette bouteille ?

Tous : Ah oui !