20/08/08

articles :: Salim Lamrani

« La Havane n’a aucune leçon à recevoir »

Nicolas Ethève

20.08.2008

La Marseillaise

Salim Lamrani, le spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis, récuse dans son dernier livre la stigmatisation du régime castriste en matière de respect des droits de l’homme.

Enseignant, écrivain et journaliste, Salim Lamrani est un spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis. Après son livre intitulé Cuba face à l’Empire, l’auteur français a publié cette année un nouvel ouvrage consacré à l’analyse du rapport d’Amnesty International sur le respect des droits de l’homme dans le monde. Dans Double Morale. Cuba, l’Union européenne et les droits de l’homme, Salim Lamrani récuse sur le fond la légitimité des sanctions politiques et diplomatiques imposées à Cuba par l’Union européenne entre 2003 et 2005*. Entretien…

Dans votre dernier livre, vous affirmez, au vu du rapport annuel d’Amnesty International que Cuba est loin d’être le plus mauvais des élèves de la classe mondiale en matière de respect des droits de l’homme. Quel rang lui attribuez-vous ?

Amnesty International est sans nul doute l’organisation de défense des droits de l’homme la plus sérieuse et la plus prestigieuse au monde. Elle est extrêmement critique à l’égard du gouvernement de La Havane, à tel point que ce dernier a rompu les relations avec l’ONG en 1988. Néanmoins, d’après le rapport d’Amnesty sur les droits de l’homme, Cuba est le pays d’Amérique latine qui les viole le moins. Au niveau européen, 23 des 25 nations qui ont voté les sanctions politiques et diplomatiques contre Cuba en 2003 présentent une situation des droits des l’homme bien plus désastreuse que celle de Cuba. En un mot, La Havane n’a aucune leçon à recevoir de personne.

Quelles sont les différences notables entre la situation cubaine et celles des Nations latino-américaines et européennes ?


Commençons par l’Union européenne qui est censée être un havre de démocratie et de respect des droits de l’homme. Pour ce qui est de Cuba, Amnesty n’a rapporté aucun cas d’assassinat politique (contrairement au Royaume-Uni), de torture ou de traitement inhumain (Belgique, France, Grèce, Italie, etc.), d’utilisation de preuves obtenues sous la torture (Allemagne), de disparition (Estonie), d’enlèvement de personnes par les autorités (l’Italie), d’impunité suite à un crime commis par des agents de l’Etat (Autriche, Espagne, France, Grèce, etc.), de trafic d’êtres humains (Grèce), d’enfants privés d’accès à l’éducation en raison de leur origine ethnique (Grèce, Hongrie, République tchèque, Slovaquie, Lettonie, Slovénie), de stérilisation forcée de femmes issues de minorités (République tchèque, Slovaquie), d’incitation à la haine raciale et à la discrimination par les autorités (Hongrie, Lettonie).

Sur le continent américain, la situation est pire. Cuba se distingue aisément des autres nations. Amnesty n’a jamais rapporté à l’encontre de La Havane un cas d’assassinat et d’exécution extrajudiciaire commis par les forces de l’ordre (contrairement aux Bahamas, Brésil, Canada, Colombie, République dominicaine, Guatemala, Haïti, Jamaïque, Mexique, Nicaragua, Pérou, Porto Rico, Trinidad, Tobago, Venezuela, Etats-Unis), d’assassinat politique (Etats-Unis), d’assassinats d’enfants par les forces de l’ordre (Honduras), de viols commis par la police (Bahamas, Colombie), d’impunité pour des policiers ou des membres de l’armée ayant commis un crime (Chili, Colombie, Guatemala, Haïti, Etats-Unis, etc.), d’usage de la torture par les forces de l’ordre (Belize, Brésil, Colombie, Etats-Unis, etc.).

De la même manière, pour Cuba, Amnesty n’a évoqué aucun cas de mise en esclavage des populations indigènes y compris d’enfants (Bolivie), de travail forcé pour les enfants (Bolivie), d’exploitation économique d’enfants (Equateur, Paraguay etc.), d’exploitation sexuelle d’enfants (Equateur, Paraguay etc.), de trafic d’enfants (Bolivie), de torture d’enfants par les forces de l’ordre (Brésil), d’enfants en prison (Bolivie), de conscription militaire d’enfants (Paraguay), de présence d’escadrons de la mort composés de membres de la police (Brésil), de massacre de paysans (Brésil), d’utilisation d’esclaves (Brésil), d’ouvriers morts de fatigue (Brésil), d’assassinats de militants des droits de l’homme par les forces de l’ordre (Brésil, Colombie, Honduras), d’extorsion orchestré par les forces de l’ordre (Brésil), de kidnappings généralisés où les autorités sont impliquées (Colombie, Haïti), d’assassinats de syndicalistes (Colombie), d’assassinats de journalistes (Colombie, Haïti, Mexique), de criminalisation de l’homosexualité (Nicaragua), de torture et d’assassinat d’homosexuels (Equateur, Jamaïque, Mexique), ou de torture contre les indigènes (Equateur). On voit bien que s’il y a une spécificité cubaine sur le continent américain, c’est que ce pays est celui qui respecte le mieux les droits de l’homme.


Malgré cette réalité bien contrastée, l’Union européenne s’est alignée en 2003 sur la position américaine en imposant à Cuba des sanctions légitimées par son irrespect des droits de l’homme. Pour vous, cette stigmatisation repose exclusivement sur le refus cubain de l’économie de marché ?

L’Union européenne est une puissance économique indéniable, mais un nabot politique et diplomatique incapable d’adopter une position constructive et indépendante de Washington dans ses relations avec Cuba. L’UE, en raison des nombreuses violations des droits de l’homme dont elle se rend coupable, ne dispose d’aucune autorité morale pour s’ériger en donneur de leçons et stigmatiser Cuba. La rhétorique officielle pour justifier les sanctions – les droits de l’homme – s’écroule dès qu’elle est confrontée à la réalité. Ce qui gène l’UE, c’est le système politique, économique et social cubain. Il est temps que Bruxelles se range du côté de la raison et elle a effectué un pas en ce sens en éliminant les sanctions politiques et diplomatiques illégitimes et arbitraires, le 20 juin 2008*. Il est désormais indispensable de supprimer la Position commune de 1996.

Double Morale. Cuba, l’Union européenne et les droits de l’homme. Préface de Gianni Miná. Paris, Editions Estrella, 2008. 123 pages. 10 euros. Pour commander l’ouvrage : lamranisalim@yahoo.fr

(*). Suspendues en 2005, ces sanctions (restriction des visites de haut niveau, réduction de la participation européenne aux événements culturels cubains et invitation de dissidents par les ambassades européennes) ont été définitivement levées le 20 juin dernier par l’Union européenne.



Vers une nouvelle alliance entre Cuba et la Russie?

Salim Lamrani

Le 8 juillet 2008, la tension est montée d’un cran entre la Russie et les Etats-Unis suite à la signature d’un traité entre Prague et Washington concernant l’installation d’un radar, en République tchèque, pièce maîtresse du bouclier anti-missile étasunien. Malgré l’hostilité d’une majorité de ses citoyens, le ministre tchèque des Affaires étrangères Karel Scharzenberg a scellé l’accord avec la secrétaire d’Etat étasunienne Condoleezza Rice. Selon la Maison-Blanche, cet arsenal militaire est destiné à protéger cette région du monde des Etats voyous. Peu convaincu par ces explications, Moscou voit dans ce déploiement belliqueux une menace pour sa sécurité nationale1.

Le président russe Dmitri Medvedev et son ministre des Affaires étrangères ont dénoncé « le rapprochement d’éléments du potentiel stratégique américain à proximité du territoire russe2». Le Premier ministre Vladimir Poutine a également fustigé la duplicité de l’administration Bush : « On nous dit que cette défense sert contre les missiles iraniens, mais aucun missile iranien n’a de portée suffisante. Il devient alors évident que cette nouveauté nous concerne aussi nous, Russes3 ».

En guise de réponse, Poutine a lancé un appel en faveur de la restauration des relations avec Cuba, sans écarter une coopération d’ordre militaire. « Nous devons rétablir notre position à Cuba et dans d’autres pays », a-t-il affirmé. Les médias occidentaux ont fait allusion à l’éventuelle installation d’une base militaire russe dans les Caraïbes, pouvant entraîner une nouvelle crise similaire à celle d’octobre 1962, qui avait failli déboucher sur une apocalypse nucléaire4.

Le 31 juillet 2008, le président cubain Raúl Castro a reçu le vice-premier ministre russe Igor Serchine dans le but d’« élargir le processus de rétablissement des échanges économiques, commerciaux et financiers », selon la déclaration commune. La collaboration concerne notamment les secteurs de l’énergie, des ressources minières, du transport agricole, de la santé et des télécommunications. En aucun cas, le document officiel n’a mentionné un quelconque accord d’ordre militaire5.

En réalité, il est peu probable que La Havane accepte toute nouvelle coopération militaire avec le Kremlin pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les Cubains n’ont guère apprécié entendre les déclarations russes au sujet d’une nouvelle collaboration militaire sans être consultés. Ensuite, le gouvernement révolutionnaire sait pertinemment que l’installation d’un arsenal belliqueux étranger sur leur territoire ne ferait qu’exacerber les tensions avec Washington. Depuis 1960, les Etats-Unis imposent des sanctions économiques inhumaines à Cuba qui affectent les catégories les plus vulnérables de la population.

D’autre part, une base militaire russe ne serait d’aucune utilité aux Cubains, même pour leur défense nationale. Ils savent pertinemment, et depuis longtemps, qu’en cas d’agression militaire de la part de Washington, la Russie n’interviendrait pas pour les défendre et qu’ils ne pourraient compter que sur eux-mêmes. Fidel Castro avait évoqué cette éventualité lors de ses entretiens avec le célèbre journaliste Ignacio Ramonet :

« A un moment déterminé, nous sommes arrivés à la conclusion que si nous étions directement attaqués par les Etats-Unis, jamais les Soviétiques ne lutteraient à nos côtés. De plus, on ne pouvait même pas leur demander cela. Avec le développement des technologies modernes, il était ingénu de penser, ou de demander ou d’espérer que cette puissance se battrait avec les Etats-Unis, si ces derniers intervenaient dans la petite île que se trouvait ici à quatre-vingts milles du territoire nord-américain.

Et nous avons eu l’intime conviction que cet appui n’arriverait jamais. Plus encore : un jour nous avons directement posé la question aux Soviétiques, plusieurs années avant la disparition de l’URSS. « Dites-le-nous franchement ». « Non », ont-ils répondu. Nous savions qu’ils allaient répondre cela. Et donc, plus que jamais, nous avons accéléré le développement de notre conception et nous avons perfectionné les idées tactiques et stratégiques avec lesquelles cette Révolution a triomphé et a vaincu sur le terrain militaire une armée cent fois plus nombreuse en hommes et on ne sait combien de fois supérieure en armes. Après cette réponse, plus que jamais, nous nous sommes ancrés sur nos conceptions, nous les avons approfondies et nous nous sommes renforcés à un tel point que l’on peut affirmer aujourd’hui que ce pays est militairement invulnérable ; et non pas en vertu d’armes de destruction massive6».

Enfin, les Cubains ont bonne mémoire et se souviennent encore de la triple trahison dont ils ont été victimes par le passé de la part de Moscou. Tout d’abord, lors de la crise d’octobre 1962, Nikita Khrouchtchev avait décidé de retirer les missiles sans même prendre la peine de consulter le gouvernement d’Osvaldo Dorticos et de Fidel Castro. Ensuite, lors de la chute du bloc soviétique, du jour au lendemain, le président Boris Eltsine avait rompu les accords économiques, commerciaux et financiers avec La Havane, plongeant la nation dans la pire crise économique de son histoire. Enfin, en 2001, Vladimir Poutine a pris la décision unilatérale de fermer la station radar de Lourdes à Cuba, toujours sans consulter les autorités de l’île, pour répondre aux injonctions de George W. Bush. Pourtant, celle-ci était vitale pour la sécurité de la nation caribéenne et générait des revenus de 200 millions de dollars par an à Cuba.

La Russie et Cuba ont une longue histoire d’amitié qui n’est pas prête de se terminer. Les deux peuples s’apprécient et se respectent et les liens qu’ils ont tissés ne peuvent se rompre pour des questions de géopolitique. Mais ces affronts du passé ne peuvent être oubliés comme ne peut être éludée la réalité suivante : la défense de la nation cubaine ne dépend que des Cubains.

Notes

1Stéphane Kovacs, « Bouclier antimissile : Prague signe un accord avec les USA », Le Figaro, 8 juillet 2008.

2Fabrice Nodé-Langlois, « Bouclier antimissile : Medvedev menace », Le Figaro, 9 juillet 2008.

3Libération, « Poutine : ‘Le bouclier antimissile américain va relancer la course aux armements », 4 juin 2007.

4The Associated Press, « Putin Calls For Restoring Position in Cuba », 4 août 2008.

5Ria Novosti, « Russie-Cuba : un vice-premier ministre russe reçu par Raúl Castro », 1er août 2008.

6Ignacio Ramonet, Cien horas con Fidel (La Havane: Oficina de Publicaciones del Consejo de Estado, 2006), tercera edición, pp. 415-16.

Salim Lamrani est enseignant, écrivain et journaliste français, spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis. Il a notamment publié Washington contre Cuba (Pantin : Le Temps des Cerises, 2005), Cuba face à l’Empire (Genève : Timeli, 2006) et Fidel Castro, Cuba et les Etats-Unis (Pantin : Le Temps des Cerises, 2006).

Il vient de publier Double Morale. Cuba, l’Union européenne et les droits de l’homme (Paris : Editions Estrella, 2008).