27/04/09

Chichigalpa Nicaragua

Le silence de Chichigalpa

de Cristina Artoni

« Allez, courage…quelqu’un doit venir raconter son histoire… Qu’est-ce que vous avez? Mal à la tête? » Carmen Rios martèle ses mots, et d’un bras qu’on sent robuste elle tend le micro aux habitants de Chichigalpa. Pour certains d’entre eux les quelques pas qui les séparent des hauts-parleurs sont des kilomètres. Se lever de sa chaise, c’est déjà se mettre à nu.

Et on ne s’y habitue pas facilement. Sous une bâche dans une cour ensoleillée, dans une bourgade du département de Leòn à deux heures de Managua, la capitale du Nicaragua, environ cinquante personnes souffrant d’insuffisance rénale chronique (IRC) sont réunies pour raconter qui et quoi leur vole la vie. Ma la seule qui a encore assez de voix pour le dénoncer, c’est Carmen et elle sait qu’avoir mal de tête est le dernier de leurs problèmes.

Après des années passées dans les plantations de canne à sucre, qui sert entre autre pour produire le rhum Flor de Caña, les ouvriers ont absorbé une telle quantité de pesticides qu’ils sont désormais condamnés.

Une banderole suspendue derrière le public annonce: «2.677 morts d’insuffisance rénale». Certains expliqueront que l’inscription faite il y a quinze jours est périmée. Entre temps, depuis le début de 2006 les morts sont devenus 3.001.

Juan avance entre les chaises sous son chapeau marron de cowboy, en s’efforçant de surmonter la résistance qui le ramènerait dans son coin. « Je vous remercie de tout coeur d’être venus pour nous rencontrer, nous les malades, atteints d’une maladie qui nous mine la vie chaque jour d’avantage. D’habitude avant de parler j’écoute les autres, mais cette fois-ci, il parait que c’est déjà mon tour. » Juan a une cinquantaine d’années dont vingt-six à l’Ingenio San Antonio, une filiale de Nicaragua Sugar Estate Ltd, qui fait partie du groupe Pellas: « On travaillait de huit à seize heures par jour. C’est ça la vie, pour survivre il faut suivre la règle. Maintenant, ici à Chichigalpa, par la faute des Européens en une semaine six ou sept personnes peuvent mourir. Ces derniers temps, j’ai perdu trente camarades. Cette maladie, c’est pire que le cancer. Il y a des médicaments qui peuvent nous aider, mais la créatine ne pardonne pas. Quand elle monte dans le sang, elle te tue. E quand tu pars, tu ne reviens plus jamais… maintenant je suis là devant vous, j’ai même l’air en forme. Mais dedans, mon organisme est détruit. Demain, je pourrais ne plus être là. » Quand Juan quitte le micro, il esquisse un salut en effleurant des doigts le bord de son chapeau.

Sous la bâche, ses paroles résonnent sur sur la délégation italienne qui, avec des représentants d’Amérique centrale et du Sud, participe à une caravane pour le droit à l’eau organisée entre autres par le Contrat Mondial de l’eau et qui a traversé le Nicaragua, l’Honduras, le Guatémala et le Salvador.

Les étrangers sont sous le choc. Carmen Rios, la présidente d’ANAIR, l’association ANAIRC qui représente les gens du Leòn contaminés et atteints d’insuffisance rénale chronique, comprend qu’ils ont besoin une explication: « On est dans ces conditions depuis 1969, depuis que les Pellas, une famille venue d’Italie, sont arrivés. Cette année-là, ils ont acheté d’immenses terrains pour la monoculture de la canne à sucre dans la région de Sant’Antonio, pour la production de liqueur où nous sommes tous des travailleurs du secteur agro-alimentaire. A partir de 1990, dans la citadelle que l’entreprise avait fait construire pour ses salariés, il y a eu les premières morts, et puis des morts et encore des morts. On a commencé à protester et tout le monde a conseillé aux Pellas de fermer l’enclave. Après quoi, les morts ont augmenté de manière impressionnante. »

Des milliers d’anciens travailleurs des plantations sont tombés malades, par contact direct ou pour avoir bu des eaux polluées.

La contamination a envahi tout l’environnement, depuis l’eau jusqu’au sol et aux produits alimentaires en provoquant des effets plus en plus graves: « Les enfants, les femmes, les hommes, les vieux – Carmen fait la liste devant le public qui ne souffle mot – sont tombés malades. Des garçons de 19 ans sont morts. Des filles de 15 ans. Les gens atteints sont plus de huit mille, chaque jour arrivent des informations sur de nouveaux contaminés. Maintenant il ne nous reste que la douleur, mais dans cette lutte on est plus unis que jamais. Monsieur Pellas a beau dire qu’il ne veut pas entendre parler d’indemnisation, on veut lui rappeler que la situation dans la quelle on se trouve, il en porte la responsabilité. »

L’entreprise a choisi de tout nier. Elle accuse les malades d’être des ivrognes et des drogués, et elle soutient que leur maladie a d’autres causes.

Mais l’eau du département du León est contaminée, les prélèvements le montrent, même si la pollution n’est pas due exclusivement aux plantations de canne à sucre. Selon une recherche réalisée en 2006 par l’Université autonome du Nicaragua (UNAN), 95% des 26 puits qui alimente le territoire au nord-est du pays, et 95,7% des échantillons extraits de 65 puits privés sont contaminés de fèces, désherbants, pesticides et bactéries. En particulier la nappe aquifère de la plaine entre Leòn et Chinandega, qui théoriquement serait une des meilleures, a une concentration élevée de résidus agro-chimiques dont DDT, DDE, toxaphène, endrine et méthyle.

Comme dans toute la région, les bords de la route sont d’un vert éclatant, mangroves, canne à sucre, étendues de bananiers. C’est ici qu’émerge l’Ingenio San Antonio, une des plus grandes plantations de canne de tout le Nicaragua et qui produit, comme le disent également ses publicités, le rhum à cinq étoiles. La famille Pellas, originaire de Gênes, s’est installée au Nicaragua à la fin du XIXème siècle. Cent ans plus tard elle avait monté le plus important groupe national, qui opère dans le secteur bancaire, l’informatique, l’automobile et, bien sûr, le Ron.

En octobre Alberto Boniver, l’ambassadeur d’Italie au Nicaragua a décoré Carlos Pellas Chamorro de « l’Ordre de l’étoile de la solidarité italienne, avec rang de Grand Officier», le plus élevé, et lui a confié la charge de Consul honoraire de la ville de Granada. Au Guatémala à peine quelques jours plus tôt, durant le troisième forum social des Amériques, le Tribunal permanent des peuples avait condamné le groupe Pellas comme responsable éthique et moral de la maladie et de la mort de milliers de personnes. En outre, le Tribunal a demandé «la définition des conditions de responsabilité universelle, telles que sanctions juridiques efficace, notification publique de la sentence, confiscation des instruments du délit, amendes, réparations des dommages provoqués et dissolution de l’entreprise». La communauté du département du Leòn se contenterait de moins: que tous sachent de ses morts, de sa douleur, des malades simplement expulsés du cycle productif, sans retraite ni assurance-maladies.

A Chichigalpa, les femmes assises sous la bâche ont un regard sévère. Pour la plupart, ce sont les veuves des travailleurs. Une femme brune continue à rappeler à l’ordre une fillette, de dix ans peut-être, qui préfère sautiller entre les chaises que vendre les sachets d’eau qu’elle porte dans un seau rempli de glace. Son père est au premier rang. Pour se lever, il doit s’appuyer sur une canne. « Je veux juste dire deux mots… cette tragédie ne finit pas avec notre mort. Vous avez vu combien d’enfants il y a ici? Que dire d’une société qui ne s’occupe pas de nos enfants ? Dans tous les pays il y a des lois pour la protection de l’enfance. Ici personne, ni le gouvernement ni les entreprises, ne respecte les enfants. Quand on ne sera plus là, qui s’en occupera? Qui les soignera si ils tombent malades ? »

Les femmes restent loin du micro. Elles ne veulent pas raconter la fatigue, la maladie épuisante. Chaque heure, chaque geste quotidien est un défi. Un poste de télévision attend sur une table, dans la cour, un vidéo racontera la souffrance provoquée par l’insuffisance rénale chronique, les derniers jours de Carlos, 34 ans, transporté d’un lit à l’autre et soigné avec tant d’amour.

Antonio a la voix qui tremble quand il s’adresse à la délégation européenne: « Comment pouvait-on savoir que cette eau-là était maudite? Personne ne nous avait dit de ne pas boire celle des canalisations quand il faisait chaud, pour se mouiller la tête on utilisait l’eau de la plantation. Et pour les douches aussi, elles nous délassaient de la fatigue… Ils sont nombreux à nous avoir sur la conscience. Mais c’est juste qu’ils sachent que les morts sont seulement ceux dont l’âme est morte. ».

On ne se fait pas d’illusions à Chichigalpa. Les habitants en ont trop vu pour y céder. « On sait qu’ils ne nous donneront rien – dit Carmen Rios – ils sont trop puissants par rapport à nous. Mais on exige au moins que ça se sache, le fin de ce mur du silence complice. Qu’en Europe, dans l’Europe riche, on parle enfin des désastres provoqués par les poisons de vos entreprises. Et aussi notre indignation à nous seuls, à nous du Nicaragua des pauvres, pour l’honneur et l’approbation officielle réservée au patron de l’Ingenio S. Antonio, la fabrique du sucre, de l’éthanol, du méthanol, du bon rhum et de milliers de maladies rénales.»

Pour l’ANAIRC et sa lutte, il s’agit de démontrer que la maladie est provoquée par les pesticides utilisés dans les plantations. S’il est difficile d’obtenir des preuves indiscutables, il y a toutefois des données indicatives du Ministère de la Santé qui remontent à 2002 et 2003. A l’époque, l’insuffisance rénale chronique était déjà devenue un des principaux facteurs de mortalité du pays, avec un taux de 4%. Mais ce taux était de 11,8% et de 12,5% dans les départements du Leòn et de Chinandega, c’est-à-dire le triple de la moyenne nazionale. Quelques médecins nicaraguayens qui ont étudié la diffusion de la maladie ont publié leur rapport sous le titre « IRC: chronique d’une épidémie silencieuse. « 

Contrairement à d’autres régions du monde, le Nicaragua est riche en eau. Plus de 75 rivières et fleuves, 32 lagunes et 2 lacs occupent 9 mille km2, 15% de la surface du pays. Mais un habitant sur cinq n’a pas accès à l’eau potable, et la population est dévastée par les poisons des entreprises locales et multinationales.

Juan a écouté parler tout le monde. Il a aidé à distribuer aux hôtes un plat de tamal, une roulade de farine de maïs. Il est temps de revenir au micro pour la despedida à la caravane qui pendant trois semaines a touché quelques plaies de l’Amérique centrale. « Nous vous demandons de devenir notre voix. Racontez au monde ce que le travail nous a coûté … et ce que valent les décorations. »

Les femmes qui n’avaient pas bougé de leur chaise se lèvent, s’éparpillent parmi les invités. Une après l’autre, elles les embrassent.

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