7/12/09

Chile – Victor Jara



MONDE

Victor Jara : obsèques populaires en chansons

Près de 5000 personnes ont rendu, samedi, un dernier hommage au chanteur compositeur chilien Victor Jara, sauvagement assassiné par les hommes du dictateur Pinochet.

07-12-2009

Santiago, correspondance particulière. « J’en ai la chair de poule », sourit avec émotion Alberto. Les 5 000 personnes qui suivent, dans les rues de Santiago, le cercueil de Victor Jara, reprennent en chœur, d’une même voix, les chansons du chanteur compositeur communiste. « Ce qui m’étonne le plus, à moi qui l’ait connu, souligne Elena Rojas, militante communiste de soixante-sept ans, ce sont tous ces jeunes qui sont venus lui rendre un dernier hommage. » Sous le soleil qui tape, la foule est bigarrée. Beaucoup de jeunes, des personnes âgées sur leur trente et un, des chanteurs de rue, des danseurs, des familles, un œillet rouge dans la main. « Je n’étais même pas né quand il a été assassiné, souligne Mariano, qui a quinze ans. Ce sont mes parents qui l’écoutaient beaucoup quand j’étais enfant. Maintenant, c’est moi qui l’écoute  ! » Comme l’explique Rodrigo Nunez, depuis dix ans « payador », chanteur poète de rue, « Victor Jara, c’est le saint patron des chanteurs, il n’y a pas un seul Chilien qui ait commencé à chanter et à gratter sa guitare sans ses chansons  ! » Il y a trente-six ans, le 18 septembre 1973, seules trois personnes, sans fleurs ni chants, enterraient Victor Jara. « C’est grâce à un fonctionnaire du registre civil qui a reconnu Victor Jara à la morgue, que son corps n’a pas été lancé dans une fosse commune et que Victor n’est pas devenu un des disparus de la dictature, souligne Gloria König, directrice de la fondation Victor-Jara. Il manquait des obsèques populaires à cet immense personnage, qui a révolutionné la musique folklorique chilienne et le théâtre, qui s’est engagé pour son peuple corps, âme et art. » La fondation, soutenue par la famille de Victor, a ouvert jeudi et vendredi ses portes pour une veillée funèbre nuit et jour, où chacun a pu lui rendre un dernier hommage en silence. En chanson, c’était aussi possible devant la fondation, sur la place Brésil, où était ouverte une scène. Des milliers d’anonymes et de personnalités de la musique, du cinéma, du monde politique y ont assisté. « Ce ne sont pas des obsèques normales, a remercié Joan Turner, la veuve de Victor. C’est un acte d’amour et un deuil pour tous nos morts. » Et la présidente Michelle Bachelet, présente également, d’ajouter  : « C’est vrai que Victor Jara vit dans le cœur de son peuple. « Victor Jara présente  ! » » Trente-six ans après son assassinat, Victor a reçu l’adieu populaire qu’il méritait. Seul manque désormais que justice soit faite.

Hélène Holcman

des obsèques en attente de justice

Victor Jara : des obsèques en attente de justice

L’artiste, enterré à la sauvette en 1973, devait cette fois recevoir une digne inhumation, après une ultime cérémonie.

RFI / Claire Martin
Par Claire Martin

06-12-2009

Trente-six ans après l’assassinat du chanteur-compositeur Victor Jara sous la dictature (1973-1990), les Chiliens lui rendent un dernier hommage trois jours durant.

De notre correspondant à Santiago

« C’est le saint-patron des chanteurs, je suis sûr qu’il n’y a pas un seul chanteur au Chili qui n’ait commencé à chanter et à gratter la guitare sur des textes de Victor Jara », lance Rodrigo Nunez, troubadour depuis dix ans dans les cafés, les bus et la rue. A 35 ans, ce beau gars, un chapeau noir sur la tête, attend son tour pour monter sur scène et dévoiler au public un poème chanté qu’il a écrit la veille au soir pour Victor.

Jeudi et vendredi, la fondation Victor Jara a monté une scène ouverte sur la Place Brésil, au cœur de Santiago et en face de ses bureaux, pour inviter tous les Chiliens à venir rendre hommage par un poème, une chanson, quelques mots à l’icône de la musique folklorique, connu dans toute l’Amérique latine. « C’est un personnage important dans l’histoire de notre pays », souligne Tiarée, vêtue de son uniforme scolaire. Cette jeune fille aux grands yeux noirs n’a pas même connu la dictature, mais Victor reste pour elle « un symbole de la lutte sociale », dont elle écoute les chansons le soir après les cours. « C’est comme ça qu’il aurait voulu ses funérailles », souligne-t-elle avec assurance, « le peuple participant ».

Le cercueil recouvert du poncho

Les portes de la fondation s’ouvrent sur la place. A l’intérieur, dans une salle sombre recouverte de peintures et de couronnes de fleurs, dominée par un grand drapeau chilien fait de vêtements cousus, c’est à voix basse ou en silence qu’on rend un dernier hommage au cercueil du chanteur-compositeur, recouvert de son poncho rouge et noir. En file indienne, les gens, venus en famille, déposent un œillet rouge ou touchent simplement le bois du cercueil, le même que celui dans lequel il fut enterré en 1973, rénové par les soins d’une des filles du chanteur. Beaucoup ont les yeux brillants de larmes, l’émotion est palpable.

« Le premier enterrement de Victor Jara, le 18 septembre 1973, s’est déroulé presque dans la clandestinité », rappelle Gloria König, directrice de la fondation Victor Jara. « C’est grâce à un jeune, un fonctionnaire du registre civil qui a reconnu Victor Jara à la morgue, que son corps n’a pas été lancé dans une fosse commune et que Victor n’est pas devenu un des disparus du Chili sous la dictature. » Ce jeune homme a réussi à joindre Joan Turner et c’est à trois, sans fleurs ni chants, qu’ils l’ont enterré.

Si aujourd’hui, les restes de Victor Jara sont de nouveau enterrés, c’est parce que le juge Juan Fuentes Belmar, en charge de faire la lumière sur l’assassinat du militant communiste symbole de l’Union populaire de Salvador Allende, a ordonné l’exhumation de son corps en juin dernier. Elle a permis non seulement d’authentifier ses restes, grâce à des prélèvements ADN, mais de confirmer les tortures qu’a souffert le chanteur avant d’être criblé de 44 balles.

Arrêté, torturé et tué

Le 11 septembre 1973, jour du coup d’Etat fomenté par le commandant en chef de l’armée de terre Augusto Pinochet qui renverse le président Salvador Allende, Victor Jara allait chanter à l’Université technique. Il est arrêté, emmené au Stade Chili, converti en un immense centre de détention et de tortures où 3 000 personnes attendent, sans comprendre, un futur incertain.

Un officier particulièrement cruel, surnommé « le Prince », pour sa voix impérieuse, ses cheveux et ses yeux clairs, aurait ordonné les tortures, selon des anciens compagnons de douleur de Victor Jara. C’est lui qui aurait tiré le premier coup de feu dans le crâne du chanteur, en jouant à la roulette russe. « J’ai la ferme conviction que les assassins de Victor Jara tant matériels qu’intellectuels sont identifiés presque à 100 %, martèle l’avocat de la famille Cristian Cruz. Celui qu’on surnommait ‘ le Prince ‘ a un prénom et un nom. Et ils sont mentionnés dans le dossier que nous avons fourni au juge. »

Pourtant, le juge n’a jusqu’ici mis en examen que deux personnes. L’une d’elle est morte. L’ancien appelé au service militaire, José Paredes, qui avait d’abord avoué être l’auteur de coups de feu, dément aujourd’hui et demande sa relaxe. Le juge Juan Fuentes Belmar avait tenté de classer l’affaire sans prononcer aucune condamnation il y a un an et demi.

La famille de Victor Jara et les centaines de Chiliens qui accompagnent le cortège funéraire et festif du chanteur, dans son dernier voyage, réclament que justice soit faite, et que cesse l’impunité.