10/06/08

Combats Rock

Publié le 10.06.2008 à 12:40


Manu Chao : Combats rock


Ce soir et demain soir le POPB sera sans nul doute en proie à la Manu ? La quoi ? Cette petite fièvre aussi latine que punky, aussi rebelle que naïve, aussi allumée qu’un feu de Bengale qui agite les aficionados de Manu Chao. Car depuis la Mano de Manu ne sont-ils pas si nombreux et si frustrés par tant d’années d’attente pour se réjouir de retrouver enfin sur les scènes hexagonales ce héros du rock alter-mondialiste. José Ruiz, l’honorable correspondant bordelais de HMM a assisté à ce concert particulièrement secoué avant de retrouver le fameux guitariste pour un entretien tout aussi combatif…


A force de parcourir la planète, à déclencher des émeutes sur les places de Bogota et de La Havane, Manu Chao finirait presque par faire oublier que c’est en France qu’il a vu le jour, et ici qu’il a construit son complot musical qui prend d’assaut toutes les places fortes depuis 10 ans et la sortie de « Clandestino ». Voilà sept ans que l’infatigable baroudeur de ce rock survolté, tendre, rebelle, et joyeusement ensoleillé qu’il a inventé n’était pas revenu au pays épuiser les fans transis. Après un marathon scénique de près de 3 h avec Radio Bemba -où l’on pense fortement à l’énergie explosive de la Mano Negra-, nous l’avons rencontré à Bordeaux pour la seconde date de cette tournée française 2008, pour HMM, il nous ouvre son carnet de voyage intime.

« Depuis trente ans, je monte sur scène et j’essaie de sauver ma peau. Je suis quelqu’un de timide, et monter sur scène, c’est comme se jeter du plongeoir dans une piscine. Une fois arrivé en bas, tu nages, et t’essaies de faire ça le mieux possible. On me dit que mes concerts maintenant font penser à la Mano. Mais moi j’ai toujours privilégié l’énergie. C’est un peu ma marque de fabrique. C’est pour ça qu’il y a beaucoup de différence entre ce que je fais en studio et ce que je fais sur scène. J’ai toujours considéré que c’étaient deux métiers différents. Le studio c’est plutôt avec un petit joint, et la scène avec un petit verre de gnôle avant de monter. En studio, il n’y a pas d’urgence. On ne peut pas essayer de la re-créer, ça sonnera tout le temps faux, et même si tu veux jouer live en studio, il manquera toujours une partie super importante, qui est le public. Le studio est forcément plus détendu, on peut le travailler par couches, effacer, recommencer, trafiquer, couper, monter. Nous, nous ne faisons pas de la scène pour présenter un album, je n’ai jamais fait ça, ni du temps des Hot Pants, ni avec la Mano, ou même Los Carayos. Sur scène on présente un spectacle.

On parle de reformation des Carayos, justement…

MC: Je n’en ai pas entendu parler. Mais pourquoi pas? Le problème que j’ai dans ma vie moi, c’est que j’ai tellement de projets, et qu’il y a tellement peu d’heures dans la journée, et tellement peu de mois dans l’année que j’ai du mal à faire tout ce que je voudrais.

Les bordelais pensent que tu es bordelais, les parisiens que tu es de chez eux, les boliviens, les péruviens idem, comment as- tu fait pour créer une telle confusion?

MC: Je ne sais pas. J’ai la chance de pouvoir voyager, et quand je me rends dans un pays où je me sens en harmonie avec sa culture, j’y reste, je m’imprègne. C’est difficile pendant les tournées, mais au moins elles me permettent de connaître tous ces pays, et de prendre des contacts. Après je prends le temps d’y retourner, et d’habiter sur place, de vivre la vie de tous les jours. C’est ce qui s’est passé avec l’Amérique Latine, que j’ai découverte en accéléré avec la Mano; mais après la fin de la Mano, j’y avais des contacts, et j’y suis retourné. J’ai vécu pas mal de temps au Mexique, en Colombie, au Brésil, et en Argentine. Après, avec la Radio Bemba, on a eu la chance de beaucoup voyager par route, en Bolivie, au Chili, et j’ai continué d’utiliser les contacts que j’avais. A force de séjourner longtemps dans tous ces endroits, les gens ne savent plus très bien d’où tu es. Et moi non plus…D’ailleurs, je le dis dans plein de chansons. Et pour moi, cette tournée en France est un grand bonheur parce que je retrouve tous mes potes. Là, on arrive de Marseille, et l’apéro à La Plaine avant hier, c’est un million de souvenirs qui t’arrivent. C’est la vie de tous les jours que je retrouve, et ce lundi était comme un samedi. C’est ça le bonheur de revenir ici.

Cette Amérique latine si chère à ton coeur, comment la vois- tu évoluer, avec ce qui se passe en Bolivie, au Vénézuela, en Equateur?

MC: C’est très intéressant. On ne peut pas mettre tous ces pays dans le même sac. Et au Brésil, à Cuba, c’est encore autre chose. Il faut observer jusqu’à quel point l’économie capitaliste va laisser faire. C’est une guerre.

Et lorsque tu chantes « Politic kills », tu ne crois pas que cette formule peut être à double tranchant?

MC: Mais c’est une réalité, que veux- tu que je te dise? La politique ne tue pas toujours, elle ne tue que si elle en a besoin. Le Rainbow Warrior c’était la France, que je sache. C’est pourquoi beaucoup de gens ne croient plus en la politique. On nous parle de démocratie, et je suis un démocrate convaincu, mais je n’y crois pas, parce que la démocratie que l’on nous propose, elle est bidon. Depuis plus de 20 ans, on nous fait voter pour des gens qui n’ont plus le pouvoir de leur politique. Le pouvoir économique est plus fort. Dans la société capitaliste, le vrai droit de vote s’achète. Pour avoir un véritable droit de vote dans la société d’aujourd’hui, il faut acheter des actions. Les vrais décisionnaires sont les actionnaires, pas le peuple. Qui a décidé la guerre en Irak? Certainement pas le peuple américain, mais plutôt les actionnaires de sociétés américaines. Et c’est juste un exemple. Les dirigeants des grandes transnationales ont plus de pouvoir que les élus du peuple. Si Chavez n’avait pas le peuple vénézuélien avec lui, il serait mort depuis longtemps. On voit bien les ennuis que connaît Evo Morales en Bolivie. Qui déstabilise tout le pays? C’est bien le pouvoir économique d’une poignée de propriétaires appuyés par la CIA et le pouvoir étatsunien derrière. Le gouvernement d’Evo Morales n’intéresse absolument pas le pouvoir économique en place.

Ce sont des propos de chanteur engagé que tu tiens?

MC: Je réponds aux questions qui me sont posées. Je suis chanteur, je suis musicien, voilà mon métier. Et je réponds aux questions parce que ma responsabilité en tant que chanteur, c’est d’avoir accès au micro. J’essaie de l’employer utilement. Mais ça ne signifie pas que ce que je dis est plus intelligent que ce que dit le boulanger, l’étudiant, le chauffeur de taxi ou le marin pécheur. C’est ma vision des choses. J’ai du plaisir à parler. »

© José RUIZ pour www.Hitmusemag.com – 10 juin 2008