31/07/07

Courrier International

INTERVIEW« Je rêve d’un monde où le bonheur ne serait pas interdit »

Rencontre avec Manu Chao avant la sortie de son nouvel album, La Radiolina.

Manu Chao

Because Music

C’est à Madrid, fin mai, que Manu Chao nous a donné rendez-vous. Il y tournait le clip de l’un des titres de son nouvel album, La Radiolina, avant de s’envoler pour les Etats-Unis et le Canada. Une minitournée l’attendait là-bas. Puis, retour à Paris pour finaliser le disque. Et Barcelone, chez lui, pour quelques jours. Assis dans un bar, El Clandestino se confie. Musique, politique, voyages. L’interview se transforme en discussion à bâtons rompus et durera plusieurs heures. Extraits.

Courrier international : Peux-tu nous présenter La Radiolina ?

Manu Chao : C’est une question difficile. Je suis sûrement la personne la moins bien placée et la plus subjective pour en parler. Je pense que ce disque est le chaînon manquant entre mes deux albums solo et les concerts avec mon groupe, Radio Bemba. Il est moins acoustique, j’y ai intégré plus de guitare électrique, mais moins qu’en concert. J’ai fait plein de petits voyages et c’est ce que j’ai voulu y mettre dans cet album. Ces 21 chansons sont un bon résumé de tout ce que j’ai pu apprendre à faire avec le temps. J’adore jouer au Lego avec les chansons, que tout soit fluide. Faire deux chansons avec la même base musicale. C’est ma manière de faire. Certains me reprochent de toujours faire la même chose. Mais je le revendique. Si j’aime un fond sonore, pourquoi ne pas l’utiliser plusieurs fois ? J’ai toujours mon petit studio dans mon sac à dos. Mon ordinateur portable me suit partout, c’est important. J’enregistre des sons tout le temps, pour pouvoir enregistrer quand bon me semble si une idée vient. Après le mixage, tout commence vraiment. Je coupe dans le tas, je mets des coups de ciseaux, je fais des boucles, je peux même refaire les chansons entièrement. Je n’ai pas d’idées préconçues, ni de fil conducteur. Je déstructure pour faire d’autres titres, d’autres textes, d’autres musiques.

Comment naît une chanson ?

Il est impossible de prévoir quand tu auras de l’inspiration. Parfois, tu trouves deux ou trois phrases et tu bloques. Ma technique, c’est de ne jamais forcer. Si tu cherches la phrase suivante pendant un quart d’heure, ce n’est pas bon, il faut arrêter. Tu trouveras la suite le lendemain, dans quinze jours ou dans dix ans.

Mes disques sont des bribes de vie, des carnets sonores et visuels. Où que je sois, je travaille mes images, mes sons, mes textes. Dès que j’ai un moment, je retape mes notes sur mon portable, ça m’évite de perdre les petits bouts de papier sur lesquels j’écris des tas de trucs. C’est un peu rébarbatif, mais il faut être un peu organisé. Je peux écrire une chanson n’importe où, dans un bar, à l’aéroport, dans la rue. J’ouvre mon ordi, je fouille parfois au hasard dans les fichiers et, si j’ai une inspiration, j’y vais. Une chanson peut naître comme ça, dans une salle d’embarquement ou dans un taxi, il n’y a pas de règle.

Sur La Radiolina, certains de tes textes en anglais sont très virulents, notamment contre George Bush. Es-tu un chanteur engagé ?

Non, pas engagé, je n’aime pas ce terme. Je dirais plutôt que je suis concerné par ce qui se passe autour de moi. Ma musique a toujours été influencée par le monde. Je rêve d’ailleurs d’un monde où le bonheur ne serait pas interdit. Avant, je disais que j’étais un citoyen du monde. Aujourd’hui, je me sens plutôt citoyen du présent.

Le côté engagé, c’est un truc de journalistes. On m’a collé cette étiquette de porte-drapeau du mouvement altermondialiste parce que je suis allé manifester à Gênes et que les « alter » aiment bien mes chansons. La presse avait besoin de trouver une tête d’affiche et c’est tombé sur moi, mais je ne suis ni un symbole ni un porte-parole. Je suis musicien.

Tu as tout de même la réputation d’avoir le cœur qui bat à gauche…

C’est vrai. Je suis partisan de l’action locale. Si tu n’arrives pas à bouger les choses en bas de chez toi, comment faire pour changer le monde ? C’est d’ailleurs cette question que pose La Radiolina. ¿Y ahora qué ? Et maintenant, on fait quoi ? Je n’ai pas la solution, je pose juste la question. Mais il est vrai que j’aime le débat, la discussion. Tenter de convaincre les mecs du PP [droite espagnole] qui vivent dans mon quartier, ça c’est déjà se sentir concerné par la politique.

Tes conférences de presse, avant les concerts notamment, sont aussi très politiques…

C’est parce que vous, les journalistes, me posez sans cesse des questions là-dessus. Moi je veux bien ne parler que de musique. Mais c’est vrai que j’ai ma part de responsabilité aussi. Durant les tournées, je me renseigne souvent sur quelques actions locales ou des associations qui travaillent sur le terrain et je les invite à participer à la conférence. Ce qui permet de parler de certains problèmes. Moi qui voyage beaucoup, j’ai l’impression que, quel que soit le pays, les problèmes sont similaires. De toute manière, les frontières pour moi sont bidon, arbitraires et politiques.

As-tu suivi les élections en France ?

Bien sûr, et je suis même venu pour voter. Mon grand-père a risqué sa vie et a quitté l’Espagne pour le droit de vote. Rien que pour ça je voterais chaque fois. Et je peux dire que je n’ai pas vraiment apprécié la photo de Sarkozy le 6 mai à 20 heures… Nous avons connu cette situation en Espagne avec Aznar et on a tous senti les morsures du loup. Cette droite très droite ne me plaît pas du tout. Ici, nous avons subi des pressions. On m’a accusé de bien des maux dans certains journaux. A tel point que certains vieux de mon quartier pensent que mes chansons font l’apologie du terrorisme. Ils me voient passer tous les jours et pensent que je suis un terroriste parce qu’ils l’ont lu dans le journal. Après, tu peux faire tous les démentis que tu veux, rien n’y fait.

Tu as posé tes valises à Barcelone depuis quelques années. Pourquoi avoir choisi cette ville ?

Je voulais rester dans le Sud, j’ai décidé un jour que je ne voulais plus d’hiver. C’est un luxe. Quand je suis arrivé là-bas, il y a huit ans, il y avait encore une véritable vie dans la rue. Mais attention, les choses ont changé ! En ce moment, il y a des flics partout, on se fait contrôler tout le temps et si tu joues de la musique dans la rue, tu te fais confisquer ton instrument. C’est la nouvelle politique de la ville. La mairie continue de vendre sa ville comme étant très cool, mais ça s’est durci. Barcelone n’est plus le paradis qu’elle était.

Propos recueillis par Marc Fernandez

MANU CHAOBranchez-vous sur « La Radiolina »

Courrier international a eu la chance d’écouter le prochain album de Manu Chao.

Because Music

Six ans que Manu Chao n’avait plus donné de ses nouvelles. Six ans de voyages, entre l’Afrique (avec Amadou et Mariam notamment), l’Amérique latine et l’Europe.

El Clandestino nous revient avec un nouveau carnet de route sonore, La Radiolina. Un son plus dur, plus rock que ses deux premiers disques, très mélancoliques et acoustiques. « Le chaînon manquant entre le studio et les concerts avec Radio Bemba », dit-il.

Un album festif, ensoleillé et par moments engagé, comme à son habitude. « Manu Chao fait du Manu Chao, il a créé un son unique. Dans dix ans, on ne saura plus sur quel disque se trouvait tel ou tel titre, c’est très fort », estime son ami Jacky Berroyer, qui le suit depuis ses débuts avec la Mano Negra.

Ce disque est sans nul doute son travail le plus dense et le plus varié. Une majorité de titres en espagnol, dont le sublime Me llaman calle, une chanson qui a reçu le goya (l’équivalent du césar) de la meilleure musique de film en 2006 (pour Princesas) et qui est déjà un tube dans les bars de Barcelone. Quelques chansons en anglais, les plus engagées, comme le premier single, Rainin in Paradize.

Ce dernier est accompagné d’un très beau clip en noir et blanc signé Emir Kusturica, tourné à Buenos Aires avec des membres de la radio La Colifata. Ce média pas comme les autres, parrainé par Manu Chao, émet depuis l’hôpital psychiatrique Borda et attire des millions d’auditeurs. Les deux hommes continuent d’ailleurs de collaborer, avec la chanson La Vida tómbola, sur Maradona, qui sera partie intégrante d’un documentaire que le Serbe consacre au Pibe de Oro.

Sans oublier El Hoyo, joué en concert depuis des années, cet hymne au Mexique est enfin présent sur un album. L’un des plus beaux titres du disque, Mala fama, évoque la rumeur, chantée avec son ami Tonino Carotone. Enfin, Mama Cuchara, que vous pouvez télécharger sur notre site, reprend la base musicale de Rainin in Paradize avec des paroles en espagnol.

Branchez-vous donc sans hésiter sur La Radiolina. Cet album, qui se veut aussi une nouvelle radio musicale régulièrement mise à jour sur le site du chanteur, est sans conteste le meilleur disque de Manu Chao.

La Radiolina, sortie le 3 septembre (Because Music).

Marc Fernandez