18/07/09

De l’autre côté du mur – Marc Fernandez

Par Marc Fernandez

Pablo ne lâche pas la main de son grand-père. Il s’est arrêté net devant la grille qui empêche de rentrer dans le Borda, le plus grand hôpital psychiatrique de Buenos Aires. De la guérite délabrée et aux vitres cassées, un homme en uniforme bleu, casquette vissée sur la tête qui empêche de voir ses yeux, s’approche. Pablo fixe le mur qui encercle l’asile et tente d’apercevoir quelque chose. Impossible du haut de son mètre vingt.

- Bonjour, je peux vous aider ? finit par demander le garde après s’être posté, les deux mains dans la ceinture, devant le môme et le vieil homme.

- Nous aimerions assister à La Colifata, vous savez, la radio des patients de l’hôpital, annonce Luís. Mon petit-fils l’écoute tous les samedis, nous habitons dans le quartier et…

- Je connais que trop bien oui, le coupe le gardien, visiblement agacé. Toutes les semaines à la même heure c’est la même histoire. Des dizaines de curieux se pressent ici. Des jeunes, des vieux, je ne sais pas ce qu’ils lui trouvent à cette fichue radio. Mais ici, c’est un asile vous savez, pas un endroit où venir avec des gamins. C’est rempli de malades, de dingues, de gens qui n’ont pas toute leur tête. Enfin, vous faites ce que vous voulez hein ? Mais attention, s’il se passe quelque chose, ce sera entièrement de votre faute. Vous voyez le chemin là sur la droite ? Vous passer par là et vous aller arriver dans la grande cour de l’hôpital. Elles seront là, les stars du micro, impossible de les louper. Surtout depuis que l’autre chanteur là, Manu je sais pas quoi, leur a filé un coup de main. Les fous de la radio sont pas près d’arrêter, hélas.

- Ok, merci.

Le grand-père de Pablo comprend que le bonhomme n’est pas fan, ni de La Colifata, ni de Manu Chao. Pas la peine de tenter de dialoguer. Et pas l’envie non plus. La vue d’un quelconque uniforme lui donne des sueurs froides. Il tire par le bras son petit-fils qui, instinctivement, a resseré ses doigts dans sa main, et s’engouffre dans le Borda.

Un grand bâtiment grisâtre, en ruines, fait office d’entrée principale. Au-dessus des portes vitrées, de grandes lettres gravées et âbimées par le temps : Hospital Psiquiatrico José T. Borda. T pour Tiburcio. Depuis des années, les autorités annoncent sa fermeture, mais il est toujours là. Telle une bête blessée qui tente de survivre à la meute des chiens la poursuivant pour l’achever.

La Colifata est née derrière ces murs en 1993. Depuis qu’Alfredo Olivera, étudiant en psychiatrie à l’époque, a eu l’idée de faire faire de la radio aux patients, les projecteurs se sont braqués sur cet hôpital du quartier Constitución de la capitale argentine. Le directeur et une partie de l’équipe médicale étaient contre, mais ils ont laissé faire. Résultat : En 16 ans, la radio thérapie de La Colifata est devenue mondialement connue, un modèle pour des dizaines d’autres radios similaires dans le monde.

En Argentine, pays du divan et des psys, elle cumule des audiences à faire pâlir d’envie les plus grands médias nationaux. Plus de 11 millions d’auditeurs écoutent les programmes hebdomadaires de ce que ses amis appellent tendrement la radio des fous. Pas étonnant quand on sait que l’une des blagues les plus répandues par ici dit : « nous prendrons le thé quand la bonne sera rentrée de sa séance de psychanalyse. »

Ce n’est pas la première fois que Luís met les pieds dans cet asile. Il y a séjourné à plusieurs reprises. D’abord sous la dictature, quand être de gauche était considéré comme une maladie mentale. Puis après la guerre des Malouines. Le conflit éclair contre les Anglais, la boue, les cadavres des copains, l’humiliation de la défaite. Tout ça était insupportable. Mais pas autant que le regard des autres. Et, surtout, le nombre de frères d’armes qui se suicidaient après la guerre. Luís a, lui aussi, tenté de mettre fin à ses jours. Les médecins l’ont ramené à la vie pour l’enfermer au Borda et le bourrer de cachets. Au bout d’un an, avec l’appui de sa famille, le vétéran a réussi à s’en sortir, à se passer des médicaments et à retrouver un semblant de vie normale.

Alors, quand La Colifata a commencé à émettre sur le 100.1 de la FM de Buenos Aires, Luís a tendu l’oreille. Le samedi après-midi, il le passait généralement avec son petit-fils. Les deux ont pris l’habitude de s’assoir dans le salon du petit deux-pièces du vieillard pour écouter les chroniques, reportages et chansons des Colifatos. Le petit Pablo semblait hypnotisé par ce qu’il entendait. D’autant que l’appartement de Luís ne se situe qu’à quelques blocs du Borda. Depuis la fenêtre du salon, on aperçoit l’hôpital. Un lieu devenu mystérieux, un endroit rempli de personnages excentriques. A quoi peut ressembler Julio ? Pourquoi Edu parle tant d’Internet ? Silvina a-t-elle vraiment vécu en France ? Et Ever, comment fait-il pour connaître autant de secrets de la Pacha Mama, la terre ?

Au fil du temps, l’imagination de Pablo l’emportait dans un autre monde. Pour lui, pas de fous, pas de malades, pas de patients. Mais des héros qui vivent des aventures extraordinaires derrière les murs de cet hôpital, tout près de chez son grand-père.

A la fin de chaque retransmission, Pablo restait muet pendant de longues minutes, le regard perdu de l’autre côté de la fenêtre. Puis, se retournant lentement pour faire face à son grand-père, il lui posait toujours la même question, qui explique pourquoi, en ce samedi après-midi, il traverse la cour du Borda pour voir, enfin, ses héros, les Colifatos :

- Papy, qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté du mur ?

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