1/04/07

Il reste la possibilité de voter blanc

Il reste la possibilité de voter blanc

Voici un livre on ne peut plus opportun en cette période de campagne électorale en France. Un livre inquiétant, car il nous sort de notre confort intellectuel. José Saramago utilise volontiers les situations allégoriques pour dénoncer les mécanismes et les conséquences du néolibéralisme. Ainsi, dans son précédent roman, L’Aveuglement, un homme se trouve à l’arrêt à un feu rouge et devient subitement aveugle. C’est le premier signe d’une « cécité blanche » qui se propage à une vitesse fulgurante. Il s’agit pour Saramago de nous inviter à une réflexion sur le suicide de la démocratie. Dans La Lucidité, cette critique se poursuit : « Les démocraties occidentales ne sont que les façades politiques du pouvoir économique. Une façade avec des couleurs, des drapeaux, des discours interminables sur la sacro-sainte démocratie. Nous vivons une époque où nous pouvons discuter de tout. A une exception près : la démocratie. Elle est là, c’est un dogme acquis. Ne pas toucher, comme dans les musées. Les élections sont devenues la représentation d’une comédie absurde, honteuse, où la participation du citoyen est très faible, et dans laquelle les gouvernements représentent les commissaires politiques du pouvoir économique. »

A quoi nous sert de voter pour tel ou tel candidat si, lorsqu’il arrive au pouvoir, il oublie ses promesses ? Celles-ci, on le sait, n’engagent que ceux qui les écoutent. Mais, aujourd’hui, il nous reste quand même la possibilité de voter blanc. C’est ce qu’ont fait les habitants d’un petit village anonyme, sans doute portugais, appelés à élire leurs représentants. Malgré le mauvais temps, la majorité des habitants du village décident d’accomplir leur droit civique, mais ils le font d’une façon inattendue : plus de 70 % des électeurs votent blanc. Personne ne s’y attendait : les voix valides n’atteignent même pas 20 %. La stupeur s’empare du gouvernement : il soupçonne une conspiration organisée par un groupe subversif, voire un complot anarchiste international. Craignant que cette « peste blanche » ne contamine l’ensemble de la société, il décide de renouveler la consultation. Mais l’inquiétude des politiques tranche avec la sérénité des votants. Des milliers de personnes de tous âges, toutes idéologies et toutes conditions sociales confondues, ont compris que voter blanc n’est pas s’abstenir. Elles manifestent à nouveau leur mécontentement à l’égard des partis et de la politique et refusent de prendre part à une mascarade qui légitime le pouvoir établi : cette fois-ci, ce sera 80 % de votes blancs. Une véritable révolution.

Et la parabole sur l’imposture démocratique continue : les autorités imposent la censure et décrètent l’état de siège ; le gouvernement quitte la capitale, organise un « repli généralisé » des services publics, charge un groupe de nutritionnistes d’élaborer « un menu de plats minimaux qui, sans affamer la population, lui ferait sentir qu’un état de siège porté à ses conséquences ultimes n’était pas exactement des vacances à la plage… ».

L’écriture de Saramago est faite de longues phrases, rythmées par de nombreuses virgules, qui souvent remplacent le point. Les dialogues eux-mêmes ne sont pas introduits par des guillemets ou des tirets, mais sont traités sous forme d’incises. Le texte perd peut-être en trépidation, mais il gagne en qualité et reste d’une remarquable fluidité.

* La Lucidité, de José Saramago, traduit du portugais par Geneviève Leibrich, Seuil, Paris, 2006,