11/01/08

Journal du Dimanche

« Des petits moments de bonheur »

C’était lors du dernier passage à Paris du clandestino le plus célèbre de la planete. Manu Chao n’est pas seulement un chanteur à six millions de disques vendus, un globe-trotter qui a fait du monde son terrain de jeu.

Lorsqu’il s’agit de sport, de football en particulier, il devient un marathonien des mots qui, entre souvenirs et anecdotes pioche sa propre vision engagée du sport. « Vous n’avez pas affaire a un grand sportif, mais j’adore ça… » prévient le chanteur de La Radiolina (Because Music), avant de poser son sac.

A quand remontent vos premiers souvenirs?

A l’école et au foot du quartier, au pont de Sevres (Hauts-dé Seine) J’ai fait trois ans de handball, jusqu’en cadets. Tous les sports d’équipe ludiques, j’adore. Le footing, me retrouver seul avec moi-même, c’est fatigant. Le ballon, on y joue dans le quartier, à Barcelone Des petits moments de bonheur. J’adore rentrer à la maison après un 5 contre 5, ou un 15 contre 15. On cherche des petits coins du côte de la plage et on finit souvent dans la nuit complète.

Quel type de joueur êtes-vous?

Milieu de terrain. Jambes courtes mais vue longue.

Makelele?

Ah non, lui, c’est une force de la nature .Moi, je suis de l’équipe des nains. Je suis un Xavi, vue très, très longue. Makelele, c’est une injustice qu’on ne lui ait jamais donne le Ballon d’or. Après l’avoir laisse filer, le Real s’est planté pendant cinq ans. Nous, on fait les équipes comme quand on était moines Eh bien, le premier que je choisis, c’est Makelele En deuxième pioche, Ronaldinho.

Gamin, vous aviez des posters de footballeurs au mur?

Je faisais la collée’ Panini. J’ai même retrouve quelques vignettes récemment. C’était la grande époque de Saint Etienne.

Mais moi, mes héros, c’étaient Oleg Blokhme et le Dynamo Kiev, j’ignore pourquoi.

Petit Parisien, vous n’avez jamais vibré pour le PSG?

Jamais, avec tout le respect. A nos débuts dans le rock alternatif, les mecs des stades, on se fritait avec eux dans les concerts. Le PSG, c’était stigmatisé. Tout le monde sait que je suis de l’OM. Le foot, c’est des rencontres. A l’époque de la Mano Negra, je sortais du métro et là, je suis tombé sur tous les mecs du virage sud du Stade Vélodrome. Ils m’ont dit « Tu viens avec nous ! ». Et j’ai trouvé ma famille. II y a trois mois, ils m’ont appelé pour fêter les vingt ans des Winners, ils sont venus en caisse de Marseille a Barcelone, pour me prendre en bas de chez moi.

Dans votre famille, le sport était présent ?

Mon grand père jouait a la pelote basque, a la main. A l’ancienne. II avait une paluche, c’était une raquette. On allait le dimanche au fronton, près de la Maison de la radio. Il était boxeur aussi, en Espagne, avant la guerre. C’est très exigeant, la boxe. A une époque, pour se mettre en forme avant une tournée, on faisait des séances d’entraînement boxe anglaise, boxe thaïe, on mélangeait.

Un concert de Manu Chao, c’est du sport ?

Notre show, en ce moment, est vraiment axé sur le physique plus que sur la mélodie. On a les problèmes des sportifs : entorses à répétition, tendinites, ligaments explosés. Au foot, ils ont des remplaçants. Nous, il faut remonter sur scène.

Donc je fais attention aux godasses, à l’échauffement, aux étirements, à l’alimentation.

Sur cette tournée, je me suis claqué le dernier soir, dans la dernière chanson du dernier concert. Je m’étais moins chauffé. Je voudrais être chiropracteur plus tard. Soigner, ça me passionne. C’est intuitif, je ne suis pas encore calé, mais je sais retaper les mecs. Le corps te dit où tu dois masser. J’ai appris à respirer. Avec les étirements, c’est la meilleure façon de prier.

A quand remonte votre dernière grande émotion sportive ?

La finale Manchester-Munich (2-1) à Barcelone, avec les deux buts anglais à la dernière minute. Même a Hollywood, ils n’ont pas de scénarios comme ça. Quand le foot devient ainsi, c’est magnifique.

Liverpool-Milan, de 0-3 à 3-3, pas mal aussi. Mais c’est comme dans la musique, pour voir un beau concert, il faut s’en taper neuf merdiques. Mais quand c’est beau, c’est beau ! C’est ce qui est précieux.

Et la rencontre France – Nouvelle-Zélande en rugby ?

J’aime ce sport On chahutait un peu avec le ballon ovale quand on était mômes. C’était presque plus rigolo que le foot, avec le contact physique. II y avait aussi une certaine éthique, disparue depuis longtemps du football. Ça commence a être pareil dans le rugby. Mais j’aime bien leur troisième mi-temps, l’alcool, le petit bidon..

Certains reprochent à Bernard Laporte d’avoir été dans les affaires avant de devenir secrétaire d’Etat aux Sports. Et vous ?

L’affairisme mélangé au sport, ce n’est jamais bon Rugby et casinos, ça ne va pas ensemble Une boucherie, encore.

Mes profs de sport ne m’inculquaient pas ces valeurs J’étais plutôt content que cette équipe se fasse éliminer en demi-finale. S’ils avaient été champions du monde, avec la récupération derrière, on n’en sortait plus de la ferveur patriotique. Ça devient compliqué d’être pour une équipe ou pour une autre. Moi, jamais je ne pourrais être pro-Milan AC, en connaissant son patron [Silvio Berlusconi]

Mais la politique est déjà dans les stades, non ?

Il y a beaucoup d’équipes avec une frange de supporteurs d’extrême droite très durs. C’est même là que l’extrême-droite s’organise. Les tribunes, c’est carrément leurs bureaux. On ne sait même plus comment les contrôler. Moi, je préfère regarder les matches dans les bouisbouis.

Tu vas au stade si c’est vraiment tes équipes, comme l’Athletic Bilbao et le Depor [La Corogne] pour moi. J’aimerais

bien aller voir Osasuna aussi. Ou Lens. Pour le côté fraternel. Là-bas, on va au stade sans clivages.

Ailleurs, vous avez le sentiment que le football européen est largement contaminé ?

Plusieurs championnats sont touchés. L’Espagne, c’est clair. L’Italie, n’en parlons pas, ce n’est même pas la peine de nommer les clubs. En France aussi. En ex-Yougoslavie, où Arkan allait-il recruter ses miliciens? Chez les supporteurs. Certaines tribunes sont de petites armées. J’ai beaucoup voyagé, fréquenté des endroits dangereux, mais le plus dangereux d’entre tous, c’était un stade. On s’est retrouvés à huit, dont un Black et deux Algériens, dans la cage des ultras, entourés de 500 néonazis. Je savais qu’on avait vingt minutes. Dans tous les stades du monde, t’es concentré sur le match les vingt premières minutes et après, tu cherches la connerie à faire. Et ça n’a pas manqué. La connerie, c’était nous. On a vu la mort de près.

Le sport a-t-il encore un rôle positif ou n’est-il plus qu’une vitrine géante des maux de la société ?

C’est son reflet. Il est devenu tellement important et même tellement politique. C’est une arme considérable. C’est là que j’aime bien Diego (Maradona), le seul qui ouvre sa gueule. Enfin, un des rares. Thuram aussi, un mec important, brillant, déterminé, bien dans sa tête. Une tronche.

Vous attendez d’un footballeur qu’il prenne position ?

A nous, musiciens, on demande toujours si la musique peut changer le monde. Une chose est certaine, on a accès au micro, donc une responsabilité et un pouvoir. Mais même le pouvoir des Rolling Stones ou de Madonna, c’est zéro comparé à celui d’un footballeur. Or leurs propos sont en général d’un fadasse absolument terrible. Je ne leur demande pas un truc super politiquement social. Mais une bonne blague de temps en temps. Au moins, faites-nous rire! C’est comme s’ils avaient la bouche muselée parce que le chèque est important, sans parler des enjeux.

Qui voudriez-vous comme ministre des Sports?

Thuram, il ferait l’affaire : il a une éthique de vie, une vision culturelle. Zidane aussi, un mec équilibre avec une certaine éthique. Pédagogiquement, ce n’est pas terrible ce qu’il a fait à la dernière Coupe du monde, mais bon ! Aimé Jacquet, pourquoi pas ? Ce serait joli.

Vous avez beaucoup voyagé. Quel est le pays le plus fou de sport que vous ayez arpenté?

Ah, l’Argentine ! C’est passionnel pour le foot. Les filles, les garçons… tout le monde en parle. Beaucoup plus qu’en Espagne. Au Brésil, ils adorent le foot, mais ils ont un côté très détendu. Ça ne stresse pas. La Seleçao perd 1-0 à cinq minutes de la fin, ce n’est pas mélodramatique. Les Argentins, ils se tordent les boyaux sur la table. Moi, je suis toujours pour la plus belle équipe. Même la finale France-Italie, je ne savais pas qui supporter.

Les hymnes, je m’en fous. Le drapeau aussi… Ça me pose d’ailleurs des problèmes, quand j’arrive dans des pays très nationalistes, comme en Amérique latine. Tu vas dans une cantine à Mexico, t’es avec des lascars à quatre heures du mat’ et à la quinzième bière, ils chantent l’hymne mexicain, c’est sûr. Après, ils te demandent de chanter le tien. Quand tu réponds, j’aime pas trop, l’hymne, je ne suis pas très fier de ça », ils te regardent comme si t’étais un Martien.

Interview

Olivier Joly et Eric Mandel

Sa rencontre avec Diego Maradona, sur lejdd.fr

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