19/03/10

La Colifata, une radio de fous qui brise les murs

La Colifata, la radio des fous, connait un succès mondial avec notamment l’aide de Manu Chao. Emise d’un hôpital psychiatrique, elle casse les murs entre les patients et la société.

Ils sont fous et célèbres. A Buenos Aires, chaque samedi de 14 heures à 20 heures, des patients de l’hôpital psychiatrique Borda prennent le micro, et ce depuis 1991. « Nous allons manger !« , s’écrie Hugo Lopez en distribuant les cartes d’un repas qui restera imaginaire.

L’un trouvera à coup sûr le jour de la semaine d’une date prise au hasard: « Le 26 septembre 2004 ? Un dimanche… » Un autre racontera ses luttes contre une société qu’il rejetait et tous se prêteront au jeu de la radio associative Colifata. Plus qu’un média elle est devenue une

« clinique de l’événement« .

Les animateurs écoutent patiemment leurs collègues, les félicitent, s’amusent de leurs propres extravagances. « Ici, on perd toutes nos angoisses, nos peurs. On prend le micro et tout sort », s’enthousiasme Hugo.

Des ondes voyageuses

« Notre à priori, c’est que chacun est capable d’apporter quelque chose au groupe », explique le psychologue et fondateur de la radio Alfredo Oliveira. Durant près de six heures, des hommes et des femmes animeront leurs émissions et seront écoutés à 250 mètres à la ronde et sur Internet. Des extraits de l’enregistrement sont également diffusés chaque semaine sur plusieurs radios nationales.

– Le documentaire de Carlos Larrondo, « LT22 – Radio La Colifata« ,

– l’album de Manu Chao, « Viva la Colifata », en téléchargement gratuit ici

– ou plus récemment le film « Tetro » de Francis Ford Coppola,

ont participé au rayonnement de la Colifata.

« On me disait que je n’existais plus, que je ne servais à rien, mais maintenant grâce à la radio, je suis ami avec Manu Chao, avec Coppola. Qui peut en dire autant? », lance Julio, qui a 30 ans d’hospitalisation derrière lui.

« Avant, personne n’appelait ces gens, personne ne les attendait, ils étaient dans un abandon social. Ils étaient hors du temps« , raconte Alfredo Oliveira. « Aujourd’hui ils reçoivent des appels, ils ont une vie sociale. Par mois, une soixantaine de messages leur sont adressés« , poursuit-il.

Une thérapie pour tous

La radio des fous (en argot local, colifa signifie « fou« ) est devenue un carrefour. Il n’y a pas seulement des Colifatos au sein du cercle de chaises en plastique faisant office de studio dans la cour de l’hôpital, mais aussi des journalistes, des touristes et des curieux.

Tous sont appelés à participer à l’émission sans mur. « La Colifata n’aide pas que les Colifatos. Beaucoup de personnes disent que la venue dans un hôpital psychiatrique les a amenés à envisager les choses différemment« , témoigne Marion Faivre, étudiante en psychologie clinique actuellement en stage auprès de l’association.

« Nous voulons provoquer, faire interroger la société sur la folie », explique Alfredo Oliveira. Un pari gagné puisque « les auditeurs sont passés du stade « voyons ce que disent les fous », à « c’est intéressant ». »

Cette popularité ne rassure pourtant pas le fondateur: « Nous ne savons pas comment gérer cette pseudo-identité de célébrité. » Il craint qu’une trop grande exposition puisse provoquer « une idéalisation qui n’est pas saine. »

Aujourd’hui, le modèle de la Colifata s’exporte partout dans le monde: en Espagne, en Italie, en Suisse, au Mexique, au Chili… Et depuis septembre 2009 en France avec Radio Citron. Les résultats sont là. En 2002-2008, l’association a collaboré à la sortie de l’hôpital de 35% des patients qui participent à l’émission.

Mais ce succès est peut-être menacé. L’hôpital de la Borda compte de moins en moins de patients. Ils sont redirigés vers des cliniques privées. Le gouvernement n’aurait pas abandonné sa décision de le fermer.

RADIO CITRON

Radio Citron: écoutez la démence

09/02/2010

Radio Citron a été lancée en grande pompe le 26 janvier à la maison de Radio France. Derrière ce label, une équipe de psychologues et leurs patients -des malades psychiques- se démènent pour devenir pro du micro, séduire le grand public et changer le regard sur la maladie.

Par Iris Deroeux

« C’est la loi de l’horoscope, c’est le truc qui s’effiloche, si dans votre vie tout est moche, déménagez de l’avenue Foche », slame Charlie en délivrant son horoscope surréaliste. « Ecoutez-moi sur Radio citron ou c’est mon poing sur la gueule », ajoute-t-il.

Autre rubrique en ligne sur le site de Radio Citron : la critique cinéma d’Eric, 42 ans, atteint de Parkinson et de troubles psychiques depuis 15 ans. « Avant, j’appréhendais ma voix. La radio m’a permis de prendre confiance en moi. » Eric s’est laissé séduire en regardant un documentaire sur la Colifata, une émission de radio argentine animée depuis 1991 dans l’hôpital psychiatrique de Buenos Aires et suivie aujourd’hui par 7 millions d’auditeurs. Manu Chao a même réalisé un album avec ses animateurs. « Je me suis dit, pourquoi pas moi ? ».

« Il ne fallait pas attendre le public mais aller vers lui »

La Colifata est bel et bien à l’origine de Radio Citron. Tout commence en 2007 lorsque son fondateur, le psychologue Alfredo Olivera, rencontre l’équipe du service d’accompagnement à la vie sociale (SAVS) Cadet, dans le IXe arrondissement parisien. Ce lieu appartient au réseau de l’association l’Elan Retrouvé dont les 17 établissements accueillent près de 3 000 malades psychiques par an, afin de les aider à se réinsérer.

A l’époque, le SAVS invitent les gens du quartier à venir se mélanger aux patients lors d’atelier photos ou d’écriture. « Mais personne ne venait, se souvient Colette Laury, chef de service à Cadet. La Colifata fut une révélation: il ne fallait pas attendre le public mais aller vers lui. Voilà le média dont on avait besoin pour changer le regard sur la maladie mentale », explique la psychologue, qui ne supporte plus la façon dont la maladie est associée à « des notions meurtrières, à l’homme qui s’enfuit d’un hôpital psychiatrique ». « Il y a une sensibilité, une intelligence supérieure ici », rappelle-t-elle.

Deux ans plus tard, les subventions ont permis de s’équiper. Le SAVS s’est muni de micros, d’enregistreurs Nagra et d’ordinateurs à disposition des journalistes en herbe ; trois centres de l’Elan Retrouvé ont rejoint le projet. Alfredo Olivera est venu former les psychologues qui ont aussi appris les bases du montage. Aujourd’hui, ils transmettent aux patients motivés.

Sur les ondes du service public?

Les centres organisent un atelier radio par semaine et enregistrent une émission commune une fois par mois, ensuite mise en ligne. Le site Internet a ainsi pu être inauguré en septembre 2009. Une radio libre d’un nouveau genre, un beau mélange de reportages, de chroniques poétiques, de débats philosophiques où l’on aborde la situation sociale des handicapés psychiques et tout autre chose.

« Grâce à la radio, on sort de sa solitude, on va vers les autres. On se sent valorisé. Ce que certains d’entre nous avaient complètement mis de côté », résume Sylvie. « Ca me fait un bien fou ! », confie la jeune femme arrivée au SAVS si déprimée qu’elle ne pouvait plus parler.

La suite ? Colette Laury rêve d’un programme Radio Citron diffusé sur les ondes du service public, « juste deux minutes par jour pour toucher le grand public ». Surtout depuis que Jean-Luc Hees, patron de Radio France, a laissé entendre lors de l’inauguration de la radio, le 26 janvier, qu’un programme de qualité pourrait y avoir sa place…

L’équipe cherche donc de l’aide pour que Radio Citron se professionnalise et un lieu pour enregistrer les émissions avec le public. Ingénieur du son, journaliste et autre amoureux de la radio, vous êtes les bienvenus…