27/09/09

Les bonnes Ondes de Radio Colifata

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Les bonnes ondes de Radio Colifata

Par: Réjane Ereau

Si vous êtes un adepte de Manu Chao, vous avez sûrement entendu parler des Colifatos, dont le musicien aime à dire qu’ils sont des «maîtres à penser». Le documentariste Carlos Larrondo a suivi pendant onze ans ces animateurs radio hors normes, pensionnaires de l’hôpital psychiatrique Borda de Buenos-Aires. Entretien.

Samedi, 14h30. Comme toutes les semaines depuis dix-huit ans, Hugo Lopez et ses comparses de la Colifata prennent l’antenne. Musique, lectures, débats… «L’émission n’a pas de cadre formel, chacun est maître du contenu de son programme, explique Carlos. Les médias aujourd’hui ne montrent que ce qu’ils pensent acceptables. Ici, tout l’est! Il n’y a pas de calcul: la Colifata, c’est un micro ouvert, qui passe de main en main. Malades, visiteurs extérieurs, petits nouveaux ou habitués, tout le monde doit pouvoir participer. Tout peut en sortir, tout est source d’apprentissage…»

Si la radio est en priorité «un outil pour aider les malades à démêler la pelote intérieure et se reconnecter au monde réel, par le biais du dialogue avec un tiers», elle est aussi un rayon de soleil pour ses auditeurs. «Les Colifatos sont très connus en Argentine! poursuit Carlos. Leur public touche tous les âges, toutes les catégories sociales. Ils apportent une lucidité, un point de vue différent: celui de personnes atteintes de maladie mentale, dont on n’imagine pas qu’elles puissent avoir ce niveau d’opinion et d’acuité.»

Autre bénéfice du programme: attirer l’attention sur les problèmes de santé mentale, la souffrance qu’ils engendrent, et les moyens de les soulager «par le partage, la solidarité, l’implication autour d’un projet commun… Pas seulement chez les fous, chez n’importe qui! Pour moi, le colifatisme c’est cette transformation de l’énergie, du mal-être en bien-être, d’une situation de trauma en conscience positive. Au-delà, je vois le thème de la folie comme un archétype du manque d’amour, du préjudice, de la liberté, de l’ouverture à tout ce qui rompt les schémas établis.»

Pour autant, le documentaire n’offre pas une vision lissée ni romantique de la folie. «Ce film est fait pour donner une voix aux pensionnaires de Borda, la plus directe possible. Ils en sont les protagonistes, leur douleur et leur différence sont visibles, mais à aucun moment ma caméra n’est là pour s’en délecter ou l’exploiter. J’ai beaucoup travaillé pour refléter ce qu’ils sont vraiment, qu’ils s’y reconnaissent pleinement. Avec beaucoup de respect, d’écoute, et aucune forme de paternalisme.»

Car voilà bien la clé d’un traitement juste et sensible de la différence.«Ici, pas de « les pauvres »! J’entretiens avec les Colifatos une relation simple et sincère, d’égal à égal. Ni moi ni Manu Chao ne sommes allés les chercher pour faire du sensationnalisme ni de l’émotionnel. Notre seule motivation est de leur donner un espace, moi avec la caméra, lui avec un micro. Bien sûr, par ce biais, je m’exprime, Manu s’exprime. Mais je ne me suis jamais dit: tiens, je vais aller filmer des fous! L’objectif est plutôt d’apprendre de leur environnement, de leur souffrance, de leur lucidité. Puis d’amener le public à accepter ces personnes et leur réalité.»

Au point de faire tomber les frontières. «La maladie mentale est universelle, elle se fout des classes sociales: chacun d’entre nous est susceptible d’être touché. En fin de projection, les gens connaissent les Colifatos, leurs noms, leurs chansons, leurs propos… Beaucoup prennent ensuite contact avec eux. Mon film a pour vocation de rétablir ce lien, de créer de nouvelles opportunités pour les malades. Et d’interroger la manière dont la société traite la question de la santé mentale, et peine à la prendre en charge.»

LT22 – Radio La Colifata (Bausan Films & Filmanova, 2007). Le documentaire de Carlos Larrondo n’est pas encore diffusé en France. Si vous souhaitez le voir en DVD, en festival, à la télé ou au ciné, faites du bruit!


COLIFATA CONNEXION

Fondée en 1991 par le psychologue argentin Alfredo Olivera, la Colifata a suscité la création de programmes similaires, en Espagne, en France, en Italie, en Suisse, au Mexique, au Chili… «Chacune de ces radios a son mode de fonctionnement, sa culture et ses spécificités», précise Carlos Larrondo. A Buenos-Aires, les Colifatos ont désormais leur émission de télé, toujours non formatée: «Ils en sont les producteurs, ils y mettent ce qu’ils veulent! Beaucoup vivent aujourd’hui à l’extérieur, mais ils continuent à travailler, sans faiblir, fidèles à eux-mêmes


C’est par l’intermédiaire de Carlos Larrondo que Manu Chao, en 1999, a découvert les Colifatos. «Tout le monde a sa propre folie. George Bush est un des plus grands malades mentaux que je connaisse, et il n’est pas en hôpital psychiatrique!» témoigne le musicien dans le documentaire. Pour aider les pensionnaires de Borda à développer et pérenniser leurs activités, le leader de Radio Bemba s’est beaucoup investi: réalisation de la compilation La Colifata – Siempre fui locoen 2002, organisation d’un concert de soutien en 2005 (avec participation sur scène des patients)…

Tout nouveau, tout beau: un album enregistré par les Colifatos avec Mister Chao est disponible depuis juillet 2009 en téléchargement gratuit : «Vingt thèmes pour rire, pour pleurer, pour méditer. Sur la vie, la mort, les mères, la solitude, l’amour, le tango, le Pape, Néron, la fin du monde, le soleil. Un voyage fou dans ce monde de fous, ceux de dehors et ceux de dedans, tous mélangés, tous dans le même sac…»


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