1/11/07

LeTemps.Ch – Culture

Les montagnes russes de Manu Chao

Critique: Manu Chao à l’Arena de Genève.


Olivier Horner

Jeudi 1 novembre 2007

Arena bondée mardi soir pour l’escale genevoise de Manu Chao. Près de 9000 personnes pour voir débarquer l’un des vagabonds les plus populaires de la scène musicale. Accompagné de ses complices du Radio Bemba Sound System qui lui ménagent leur classique introduction instrumentale, Manu Chao débarque en sautillant. Déterminé à se montrer à la hauteur des clameurs.

Bandeau rouge et chemise verte sur short en jean et baskets, le chanteur se saisit de sa guitare pour entamer deux heures d’un concert de fièvres et de répits rythmiques. Un numéro qui ressemble aux montagnes russes habituelles que l’ex-meneur de la Mano Negra livre sur scène en contrepoint de ses paisibles ritournelles discographiques.

Neuf ans après ses débuts en solo avec Clandestino, Manu Chao aime à retrouver en live la fureur ska-rock qui caractérisait la Mano. Le dernier retour sur les planches de la soirée voit d’ailleurs s’enchaîner «Mala Vida» et «King of Bongo», deux titres phares de ce groupe qui demeure l’un des symboles du rock alternatif francophone.

Des surplaces reggae indolents aux accélérations rock percussives et percutantes, le rythme de croisière oscille toujours entre tangage et roulis. Avec ces quelques embruns sud-américains bien sûr, capables de déhancher tous les gradins assis de la planète. De la rumba à la cumbia, il n’a toujours qu’un pas latin avec Manu Chao. De ce continuel patchwork, on retiendra « Trista Maleza », « Welcome to Tijuana », « Clandestino » ou « Minha Galera ». Ainsi que la banderole invitée de l’Intersquat qui, entre deux chansons, déroule son slogan politisé : « Les banques au fond du lac, les squats au centre-ville ».

En revanche, à toutes les étapes de ce fédérateur périple sonore tradi-moderne figurent d’abusifs recours à des gimmicks: sirènes festives et riffs de guitares ascensionnels. Une recette qui favorise les chaloupements mais tend, à la longue, à agacer.

Manu Chao, éloge de la sueur

Manu Chao Photo: LDD

PORTRAIT. Depuis 1998, et la sortie de l’album «Clandestino» qui a pris chacun (lui d’abord) par surprise, chacun cherche la faille prête à fendiller son image. Examen à la loupe, avant son concert à guichets fermés de ce soir à Genève.


Arnaud Robert

Mardi 30 octobre 2007

Où paie-t-il ses impôts? La question revient parfois, dans les entrevues qu’il accorde entre deux portes cochères. En France, Monsieur. Alors qu’il vit à Barcelone depuis bien avant ses records amassés, ses disques de platine serti et sa fortune de feu follet globalisé. Il y vote aussi, contre Sarkozy quand il le faut. Et s’il retourne en banlieue parisienne, dans cet appartement où il a poussé sous les portraits du Che, il s’enfile dans un RER. Il croise alors de petits gars en survêtement qui lui demandent pourquoi un type si blindé ne se ballade pas en limousine teintée. Depuis 1998, et la sortie de l’album Clandestino qui a pris chacun (lui d’abord) par surprise, chacun cherche la faille prête à fendiller le portrait de Manu Chao. Examen à la loupe, avant son concert à guichets fermés, mardi soir à l’Arena de Genève.

A l’époque, déjà, quand il débarquait en bus oxydé au Casino de Montreux, les mauvaises langues s’ajustaient. Il se ruait sur la foule, en bandana et Doc Martens. Ingurgitait des régiments de bière moussue. Hurlait devant sa phalange, la Mano Negra. On se moquait de ces alternatifs du rock français, avachis dans leur révolution d’arrière-scène. Le trio des Inconnus, à la télévision, soulignait la tendance, en parodiant un groupe lâchement homonyme, Negra Bouche’Beat. Des cheveux gras qui n’avaient pas grand-chose à dire et se vautraient sur des guitares de punk musette. Personne n’y croyait au fond, à cette imparable jeunesse qui vomissait sur le marché la menue monnaie et les cravatés. Personne, à part les dizaines de milliers d’adolescents qui se pliaient aux lois éthyliques de Manu. Entre la bien-pensance des élites et l’odeur de tabac sur les scènes provinciales, Chao avait choisi.

Son succès n’a rien changé. Il agace d’autant plus que tout lui a donné raison. Avant que le vent ne tourne, il partait en odyssée maritime, dans un paquebot loué à la journée, mouillait sur les côtes d’Amérique du Sud et entonnait les hymnes érotiques du sous-commandant Marcos. Il bricolait, dans son appartement espagnol, des rengaines scotchées sur un laptop. Il côtoyait les «anti» puis les «alter» sur les forums du nouveau désordre mondial. Il serrait la pince des intellectuels africains, des José Bové des terres spoliées. Manu Chao vivait sa vie de militance en plein air, sans se soucier de rien, jusqu’au jour où la couleur du temps eût changé. Comme Bob Marley, son idole, Chao s’est incrusté presque malgré lui dans son époque. Il anticipe les débris du réel. Surfe, avec des baskets qu’il ne songe jamais à remplacer, sur une lame de fond.

Très vite, la machine s’est emballée. Manu Chao, avec trois accords dans sa besace et un esperanto de comptoir, a vendu des millions de disques. Il est célèbre. Riche. Et à l’âge – 46 ans – où chacun à sa place penserait à acquérir une plage privée pour ne pas assister au déclin de sa renommée. Manu Chao, fils de communiste, figure rimbaldienne aux semelles de paon, ne refuse pas sa situation. Il produit à tour de bras, les aveugles maliens Amadou & Mariam et bientôt leur fils, les locataires d’un hôpital psychiatrique qui chantent en quinconce. Il prodigue des conseils. Assiste à des réunions où le monde tourne en centrifugeuse. Il répond aux fans qui l’assaillent à la sortie des bars. Il décline toutes responsabilités («Je ne suis pas un leader», lâche-t-il quand il est sommé de se positionner sur le réchauffement climatique ou le mur israélien), mais saisit bien qu’il n’a été précédé par personne. Premier artiste planétaire dont chaque geste, chaque chanson, fournit un modèle à une nouvelle jeunesse politique. Sans parti, sans réel slogan, mais prête à répondre de son menu rayon d’action, relié en réseau.

Manu Chao est irréprochable, il faut l’admettre. Il ne donne pas tort à ceux qui voudraient ranger son dernier album (La Radiolina) parmi les répliques affadies de son premier ouvrage en solo. Il traite du remix, de la récupération, de cette identité contemporaine qui se rumine elle-même. La musique de Chao n’est pas en soi la prouesse (il chante petit, des textes idiots, sur des mélodies qui se raclent dans leur niaiserie), mais elle ne contredit pas le propos. Manu Chao ne vous lamine pas les esgourdes avec sa philosophie. Il n’a qu’un projet, cheminer. Qu’une vocation, flanquer des microphones contre les murs. A 46 ans, il est un animal de scène. Si ses chansons étaient trop bonnes, personne n’envierait sa vie. L’enjeu ultime est là. Prouver que le dilettantisme énergique, la conception du monde comme bitume à survoler, est aussi une alternative offerte aux donneurs de leçon.

En concert: ma 30 oct., 19h, Arena, Genève. Complet.