15/11/09

Manu Chao aux quatre vents

MUSIQUE. Rencontre. Avant de partir sillonner l’Amérique du Sud avec Radio Bemba et le « Tombolatour », Manu Chao a pris le temps de (se) raconter lors d’une escale en Béarn. Après son récent live à Bayonne, il annonce deux nouveaux albums

Manu Chao aux quatre vents

Auteur : Nathalie le pennec

« Je suis un peu fainéant pour m'enfermer dans un studio. J'ai besoin de grand air. » ( photos AFP)
« Je suis un peu fainéant pour m’enfermer dans un studio. J’ai besoin de grand air. »

( photos AFP)

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Pau, Calais ou Nice, au clair de la lune amie. C’est l’after show. Manu sourit, Manu embrasse, Manu enlace. Etonnante

proximité. Infinita simplicité. Dix photos par ci, un conseil par là. Des autographes qu’il entoure de soleil et d’étoiles. Un, deux, cinq CD qu’on lui glisse, parfois même alors qu’il est encore sur scène : « Quand je finis une tournée, c’est un sac plein. J’écoute pratiquement tout. Je trie. Je garde. Tout est chez moi. Je te parle d’années de tournées… ». Après un concert de fou et de feu, il donne encore. « J’ai aussi besoin de ma solitude parfois. De ma rêvasserie. Je suis quelqu’un de solitaire. Je trouve souvent mon moment à 6 heures du mat. Là, je peux digérer. Ranger tout ça. Les émotions et… les dizaines de bout de papiers qui emplissent mes poches. Je ne dors jamais avant 8 heures. »

Il dit que son secret, c’est de savoir comment se ressourcer. Evacuer. Vite. « Dans mon cas c’est indispensable, je suis très souvent en trop plein de pression et d’émotions ». Principes basiques. Autorégulation. Méditation, alimentation, respiration. « Depuis que j’ai appris à respirer, j’ai arrêté d’être insupportable ». Il est fasciné par la médecine chinoise. « J’apprends. C’est ce que j’aime le plus dans la vie. Je lis des bouquins énormes sur le sujet. Je m’invente des maladies uniquement pour aller voir des toubibs pour pouvoir leur poser des questions… (rires) » Il s’espère soigneur un jour. « Faire du bien avec mes mains ou mes conseils »… Des mots aux maux…

« Depuis que je suis cette voie, je suis bien meilleur dans mon métier. La légende dit que « la Mano » était super pêchue mais j’ai beaucoup plus la pêche aujourd’hui. La légende dit aussi qu’avec « la Mano »on faisait des concerts de 3-4 heures : la vérité c’est que c’était 2 heures ». 3 heures, tarif minimum, c’est aujourd’hui. « J’ai pris une patate monstrueuse, je le sens ». Il surveille son alimentation et se régale de produits sains. « Avec Juan-Luis, le patron du Mariatchi (1), on a des ruches a coté de Barcelone, un potager… » Un potager comme un symbole : «La véritable révolution, c’est le potager. Tu peux aller manifester, si après tu vas faire tes courses. Par contre, si tu arrêtes d’acheter, que tu produis toi-même, tu les paniques »

« Des gens-héros »

Bien dans ses baskets et sous sa casquette, Manu Chao prend aussi le temps de savourer ses retrouvailles avec cette France qu’il avait évitée pendant sept longues années. Du coup, il a repris la route en septembre avec son Tombolatour. « Parce qu’il manquait plein d’endroits ». Pour revoir les vieux potes, comme les Garennes de Saint-Etienne, amis de vie, de joies et de galères. Pour soutenir les sans-papiers et les « gens-héros » de l’association Salam à Calais et visiter la jungle (quelques jours avant sa fermeture, NDLR), proposer chaque soir au son de Sidi H’Bibi une belle tribune au peuple sahraoui. Pour propulser les Smod (2) en première partie et pleine lumière : « C’est l’une des belles choses de cette tournée. Je suis heureux de les avoir avec nous, ils sont tellement classe ». Pour offrir un voyage initiatique aux lumineux Reda et Jawed, les fils de son pote Mohammed, qu’il a embarqués dans les soutes du bus de Radio Bemba. Des mondes qui se croisent et fraternisent sous la bannière de l’esperanza : « Un concert, c’est un point de rencontre. J’adore cette partie de mon métier ».

Manu Chao retrouve donc cette France dont il était coupé. « La vie de tous les jours, c’est sec quand même ici. Dur. Mais j’ai rencontré plein de gens courageux. Des héros. Qui sont là tous les jours pour aider, donner, distribuer. T’as envie de les serrer dans tes bras. Tu donnes de l’énergie et tu en prends. Ils sont partout ces gens-là. A Calais. A Hélette, c’était magnifique. Inoubliable. On parle beaucoup d’espoir dans nos concerts mais à Hélette, l’espoir, tu le touches de la main ».

Ces retrouvailles auront aussi été l’occasion de (re) découvrir le livre-disque-bijou « Sibérie m’était contéee ». Paris et ses rues baignées d’hiver, des histoires, des mots et des couleurs qui racontent l’ami et les amours morts, le froid, la solitude. Il dit les avoir presque oubliées ces chansons en français, tellement il était « loin, ailleurs ». Il les regarde aujourd’hui « mûrir par elles-mêmes lors de nos concerts ». Elles le poussent doucement sur les rives d’un registre plus intimiste que le public plébiscite. Et sans doute aucun, les accueillir dans son présent l’a aidé à finir de régler ses comptes avec ce passé. Sur son site (3), ou le CD est téléchargeable gratuitement, il a même passé le mois d’août à rhabiller chaque chanson des jolis dessins de son complice, le dessinateur polonais Jacek Wozniak.

« Amalucada vida »

Absorbé par ce périple sibérien le long du fleuve Amour, Manu Chao sourit de s’être « laissé déborder » cet été et de n’avoir pu finaliser son album de rumbas qui décline le concept des Musicarios, assassins de la rumba, « lo peor » (4) des musiciens des rues et des bistrots. Le disque est quand même bien avancé et devrait voir le jour cet hiver. Un autre est prêt. Ou presque. En portuñol. « Il s’appellera  »Amalucada vida », c’est sur. » Il retarde juste encore l’échéance pour ne pas avoir à s’en séparer déjà. « Je travaille, je travaille. Je m’éclate à écrire, à fignoler, à ciseler les paroles… Et je sais que cet hiver, quand je vais aller au Bresil voir mon petit, je trouverai encore un couplet par ci, un couplet par la… »

« En fait, il y a plein de nouvelles chansons qui arrivent. Je me sens bien. Ca fuse beaucoup… Le problème c’est que je suis un peu fainéant pour m’enfermer dans un studio. J’ai besoin de grand air. Je suis très créatif… mais pas très efficace… (rires)… Mais je ne suis pas inquiet, tout cela finira bien par se faire un jour. L’important, c’est que les chansons existent… C’est comme le disque des Musicarios : il n’a jamais été enregistré, mais on l’a tellement joué dans les bars que tout le monde le connaît. Comme « la Radiolina » : avant même que le disque ne sorte, les musiciens des rues de Barcelone me disaient lesquelles allaient marcher ».

Que les chansons vivent. S’éclipsent parfois, comme « Me llama calle », oubliée de la set liste du Tombolatour. « On ne peut pas tout chanter. Mais peut-être qu’il y a quelque chose dans mon inconscient. A l’époque de « la Mano », on ne chantait jamais Mala Vida. Pourtant je l’adore.» Que les chansons vivent. Réapparaissent aussi, comme récemment « Un hombre bueno » sur Internet. « Je n’en ai même plus tout à fait le souvenir. Je crois qu’on l’a enregistré à Buenos Aires avec Kropol au trombone. La première fois que j’ai entendu cette chanson, c’était à Fortaleza, au Brésil. En 92. Le jour ou j’ai connu la mère de mon fils. On était sur les collines. Il était 5 heures du mat. Il y avait la un Argentin bourré qui chantait, je trouvais cela magnifique. Je croyais qu’il était l’auteur. Je lui ai demandé de bien me noter les paroles, et son nom pour les droits d’auteur. Je suis arrivé en Argentine avec cette chanson. Tout fier de ma trouvaille… J’ai chanté et. tout le monde la connaissait ! C’était une chanson de Charly Garcia, je crois. Ce qui est sur, c’est qu’elle n’était ni de mon Argentin, ni de moi! »

L’instant et l’instinct

Manu Chao est donc plein de projets et d’envies qui bouillonnent. A réaliser demain, dans un mois, un an… Ou pas. Selon « l’intelligence de l’instant, l’intelligence de l’instinct » qu’il revendique. « Je vais selon le vent. Planifier, c’est pas mon truc! ».

Alors que son « Baionarena » (5), le double live et Dvd du « Tombolatour » enregistré dans des dans des arènes de Bayonne chauffées à rouge et à blanc, cartonne, il vient de mettre en ligne la deuxième partie de « la Colifata » (6), l’album réalisé avec les patients, les « philosophes, les professeurs de lucidité », de l’hôpital psychiatrique de « La Borda » à Buenos Aires. Après Cuba, début octobre avec Madjid, le guitariste qui a tant de cordes à son art, il entame vendredi avec Radio Bemba une nouvelle tournée en Amérique latine. Argentine, Chili et Brésil. « L’idée c’est aussi de retourner dans les petits endroits et de soutenir les causes qui le méritent. En Argentine, il y a beaucoup de projets dans lesquels je suis impliqué. Comme celui de « La Luciérnaga » à Cordoba, des gamins des rues qui font un journal. On les a vus grandir ». Une dizaine de dates officielles et sans doute autant de concerts impromptus,  » por la carretera », au gré des chemins de traverse, des rencontres et des envies.

Début 2010, en Espagne, il donnera un concert en soutien aux douze prisonniers politiques du village mexicain d’Atenco. Pour le reste, qui sait, avec ce vent qui vient et qui va.

(1) Bar de Barcelone

(2) Groupe de hip-hop malien formé autour de DJ Sam, fils d’Amadou et Mariam. Manu Chao les produit.

(3) manuchao.net

(4) Le pire

(5) Baionarena, 17,99 et 19,99 euros. Because Music.

(6) Vivalacolifata