7/06/08

Manu Chao, l’optimiste en liberté

Samedi 07 Juin 2008

Manu Chao, l’optimiste en liberté

Propos recueillis par Eric MANDEL

leJDD.fr Après sept ans d’absence en France, Manu Chao signe enfin son retour dans le cadre d’une tournée hexagonale consécutive à la sortie de son album La Radiolina (Because Music). Avant ses deux concerts à guichets fermés à Bercy, leJDD.fr a rencontré le « Clandestino » le plus célèbre de la planète après son concert explosif à Marseille. Interview.

Sur scène, vous déployez une énergie rock assez éloignée de l’ambiance de vos albums…

C’est un concert effectivement rock, on peut dire même « clashien ». Sur scène, je ne sais pas faire autrement. Depuis la Mano Negra, j’ai toujours privilégié l’énergie sur scène. Sur disque, c’est autre chose. Le studio et la scène sont deux métiers différents. La scène, c’est un petit verre de gnole avant le concert. Le studio, c’est un petit joint, donc la musique produite n’est pas tout à fait la même. Cela peut parfois déstabiliser mon public. Durant le concert, beaucoup de spectateurs viennent avec Clandestino en tête. Et tu les vois, au bout de deux morceaux, ils se demandent s’ils ne se sont pas trompés de salle. Et après, ils rentrent dans le concert. On joue aussi pas mal de tubes, notamment Mala Vida, un titre que l’on avait refusé de jouer pendant des années avec la Mano.

Vous interprétez la plupart du temps vos chansons sous forme de medleys. Pourquoi ce choix?

C’est ce que je sais faire : les collages, sur disque comme sur scène. Dans un seul titre, on mélange plusieurs morceaux, ça évite le côté formaté. On ouvre des espaces de liberté. En concert, je considère les chansons comme une matière première avec laquelle je prends toute liberté. Je ne me sens pas obligé de respecter une chanson pour ce qu’elle est ou pour ce qu’elle n’est pas. Je n’hésite pas à couper une chanson en deux, à jouer seulement le refrain ; s’il faut la rallonger en double, je le fais. Une chanson, ce n’est jamais défini ou fini, c’est en perpétuelle évolution, surtout en concert. Avec mon groupe Radio Bemba, on peut sortir des rails sans trop se mettre en danger, on s’autorise cette chose fabuleuse de jammer sur une grosse scène, pratiquement comme dans un bar.

Comment avez-vous rodé cette tournée?

On s’est installé trois jours dans une salle du quartier gitan de Barcelone. Le coeur de la rumba, chez les pros. On a répété deux jours et on a présenté le spectacle pour les potes. De là, on est parti en Galice, la région de mon père. On a fait deux trois petites salles de mille personnes. On donnait des concerts secrets, sans affiches, sans aucune annonce, sans dire : « Ce soir Manu Chao joue« . Le bouche à oreille a bien fonctionné. Résultat, à La Corogne on a joué devant 10000 personnes. Le plus dur dans une tournée, ce sont les répètes. Et c’est fait exprès. On s’impose une exigence d’endurance terrible. C’est très intensif, quasiment 10-15 heures de musique par jour. On se fait vraiment mal. Après, la tournée semble plus facile, ce n’est que du plaisir.

L’année dernière, vous avez effectué votre première tournée en Amérique du Nord. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour partir à la conquête des Etats-Unis?

J’ai préféré prendre mon temps. Déjà avec la Mano, on nous proposait de tourner en Amérique du Nord. On y allait, juste pour voir. Je n’aime pas dire non à ce que je ne connais pas. Mais j’ai pris la décision de commencer par l’Amérique du Sud. A l’époque, la maison de disque parlait de « suicide commercial« . Grâce à cette décision vieille de 20 ans, je fais aujourd’hui salle pleine devant 10000 personnes quand je vais aux Etats-Unis. Pour une raison simple : j’ai fait ma maison en Amérique du Sud, mon fils habite même au Brésil. Les latinos sont derrière moi, parce qu’ils me considèrent comme quelqu’un de chez eux. Aujourd’hui, on peut aller en Amérique du Nord, sans être obligé de passer par le côté prétentieux des Ricains qui te regardent de haut. On n’a pas besoin d’eux pour remplir nos salles. On est libres et on peut vraiment imposer nos choix professionnels, nos choix artistiques sans avoir à se plier à une règle américaine.

Vous terminez votre concert en rappelant l’importance de l’espoir. Vous ne craignez pas de passer pour un doux naïf?

C’est la seule bouée de sauvetage possible. Le pessimisme, le nihilisme, le cynisme sont des professions de planqués. Mes chansons possèdent toujours une dimension très optimiste, même si les textes, même depuis la Mano, possèdent une mélancolie et une tristesse évidentes. Quand je les lis à froid, je me dis : « Putain, c’est moi qui ai écrit ça?« . Mais avec la musique, il y a un mélange qui se fait, et ça finit sonner optimiste. C’est mon paradoxe.