16/01/08

Manu Chao produit un disque des « fous » argentins de La Colifata

Manu Chao produit un disque des « fous » argentins de La Colifata

Le musicien Manu Chao lors d'un concert le 30 octobre 2007 à Genève. | 5/LIONEL FLUSIN/GAMMA/Eyedea Presse
Le musicien Manu Chao lors d’un concert le 30 octobre 2007 à Genève.

5/LIONEL FLUSIN/GAMMA/Eyedea Presse

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"Je crois que ce disque sera un des plus importants de ma carrière », lance Manu Chao, avec son éternel sourire et ses allures de Tintin reporter. Amoureux de l’Amérique latine, le musicien globe-trotteur était en Argentine, en décembre 2007, pour enregistrer un album – dont la sortie est attendue cette année – avec des artistes inédits : des patients du principal hôpital psychiatrique de Buenos Aires, le Borda, qui ont leur propre radio, La Colifata, la radio des fous, dans l’argot local.

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Créé en 1991 par un jeune psychologue, Alfredo Olivera, La Colifata connaît un grand succès en Argentine et a fait des adeptes à l’étranger. Tous les samedis, l’émission brise l’isolement et les souffrances de quelque cinq cents malades enfermés derrière les murs délabrés de l’asile. Malgré l’indifférence des autorités hospitalières, la thérapie par les ondes donne de bons résultats. Plusieurs chroniqueurs de la radio, les Colifatos, ont pu quitter l’asile pour suivre un traitement à domicile.

« Ils m’ont bouleversé depuis le premier jour où je l’ai ai écoutés grâce à un enregistrement. Cela a été un coup de coeur, ils sont devenus mes amis, raconte Manu Chao. Malgré la barrière de la langue, j’aimerais que tout le monde les écoute. Ils m’ont beaucoup appris. Ils ont une lucidité hallucinante, qui leur permet de synthétiser les problèmes de la vie, l’amour ou la politique, en trois mots. C’est de la poésie à l’état pur, du Prévert. Et puis il y a une telle tolérance entre eux, chacun acceptant la folie de l’autre ! Personnellement, je ne vois pas la frontière de la folie. Pour moi, la frontière est quand la folie est douloureuse. S’il n’y a pas de douleur, quel est le problème ? »

LE SUPER GAMIN

C’est la fête, ce jour-là, à quelques kilomètres de Buenos Aires, dans la maison de campagne, flanquée d’un studio d’enregistrement, appartenant au groupe de rock argentin Los Piojos (les poux). Bermuda et casquette plate, à 46 ans, le « super chango » (le super gamin), comme un quotidien argentin a baptisé Manu Chao, s’éclate comme un gosse. Avec sa tribu : des musiciens des Piojos, ceux de Radio Roots, ces musiciens argentins rencontrés dans les rues de Barcelone et une dizaine de Colifatos.

Certains chantent, d’autres récitent des poèmes ou improvisent des discours. Après l’asado, la traditionnelle viande grillée, quelques parties de baby-foot, avant de se mettre au travail. Pieds nus et short à fleurs, l’un des Colifatos, Hugo, a le trac. Il n’a pas l’habitude des micros.

Assis à côté de lui, Manu Chao l’encourage. « Je suis méchant, cruel, égoïste, ambitieux, tout m’appartient, les banques, le pétrole, l’eau, je fais la guerre, je veux que disparaisse l’humanité pour rester seul maître de la planète, je suis dieu ! », s’époumone Hugo. Il est l’auteur de cette chanson dédiée au président George Bush. Un peu plus loin, Eduardo, baptisé le Beat, un conteur au large sourire édenté, attend son tour : « Manu est comme un frère. Nous vivons isolés, mais grâce à lui on se sent importants. Alors on a décidé de ne pas nous laisser mourir. »

Avec les membres de La Colifata, Manu Chao a travaillé de la même façon qu’avec les Maliens Amadou et Mariam. Il produit leur album, enregistre leurs chansons, leurs chroniques radio, et ajoute la musique. « Les Colifatos ont besoin d’une source de revenus qui vienne d’eux-mêmes. Je ne veux pas de l’assistanat, mais un disque qui leur rapportera de l’argent. »

A Buenos Aires, Manu Chao n’a pas donné de concerts. Seul le bouche-à-oreille a permis à ses fans de l’écouter jusque tard dans la nuit, dans la cour du Borda. Ou pendant une conférence de presse, lors de laquelle il a parlé de son dernier album, La Radiolina. Une des chansons, La Vida tombola, est consacrée à un Argentin qui le fascine, Diego Maradona. Manu Chao a rencontré le footballeur il y a deux ans grâce à Emir Kusturica.

Le cinéaste serbe l’avait invité à Naples, où il tournait une partie du film consacré à l’enfant terrible du football argentin, pour lequel Manu Chao a écrit une chanson. Depuis, Kusturica a réalisé le clip du titre Rainin in Paradize, de Manu Chao, où figurent des membres de La Colifata.

L’actualité est toujours présente dans le discours du musicien : « Il y a plus d’espoir en Amérique latine qu’en Europe », estime-t-il. Il regrette que « les Européens soient de plus en plus conservateurs ». Il se dit impressionné par ce qui se passe au Venezuela : « Quand on parle avec les jeunes, on sent que cela bouge. »

Il critique durement la presse européenne, « qui a médiatisé Hugo Chavez, parle du populisme du président vénézuélien, mais ne décrit pas ce qui se passe réellement dans le pays. Il n’y a pas d’informations, seulement une manipulation. »

Manu Chao compte revenir en Argentine en octobre-novembre, pour promouvoir l’album de La Colifata. En attendant, il annonce son retour sur la scène française. Un retour qu’il juge nécessaire, après une longue absence. « Surtout en ce moment, avec ce gouvernement », pointe-t-il : « La situation est super tendue, les jeunes ne voient pas de futur. Ce n’est pas la même violence qu’en Amérique latine, mais une immense colère. »

Christine Legrand