20/09/07

Metro

Manu Chao : « Je rêve de laisser ma place à mes musicos »

Manu Chao 

Plus populaire que jamais à travers le monde, le globe trotter chanteur revient sur ses projets et ses envies. Entretien…

Avec la Radiolina, tu sembles revenir à des sons plus rock. Est-ce voulu ?

Non, ce n’était pas du tout prémédité. J’ai toujours agi de la sorte : ma musique dépend de l’environnement dans lequel je me trouve quand j’enregistre. Elle est influencée par mes voyages, mes rencontres. Il se trouve que mon nouveau groupe Radio Bemba a des influences très rock. C’est vraiment le moment qui décide.

Tu as déclaré que ce serait ton dernier album sous cette forme. Pourquoi ?

Je dois éclaircir les choses sur cette phrase. Je n’ai pas dit que ce serait mon dernier album, attention ! Peut-être que mon prochain album sortira dans cinq ou six ans et, d’après l’évolution de la musique, je ne suis pas certain que les CD existeront toujours d’ici là, en tout cas sous cette forme. Ce sera sans doute mon dernier CD en tant que support. Mais évidemment, je n’arrêterai pas la musique.

Ta manière de travailler est en train d’évoluer. Comment penses-tu diffuser ta musique désormais ?

On ne sait pas comment les chansons arriveront aux gens à l’avenir. Mais je ne pense pas me tromper en disant que tout va se jouer sur Internet. C’est pour cela que j’essaie de développer mon site, qui était jusqu’ici un peu abandonné, faute de temps. Mon site, ce sera un peu un point de rencontre entre moi, ma musique, les gens qui aiment ma musique. J’y présente des choses qui ne sont pas forcément finies : des sons, des vidéos, des dessins, des textes, à différentes étapes de leur création. Et puis, on a mis en place des trucs amusants : les gens peuvent diffuser leur propre musique ou leur playlist. Du coup, c’est en train de se transformer en Web radio : il y a plein de choses différentes.

Et tu tiens compte des remarques des internautes sur ton travail ?

Oui, je reçois des mails qui me disent ‘ça, c’est bien’, ‘ça, c’est nul’… Le retour des gens, c’est toujours salutaire. Je lis aussi ce qui se dit sur les forums.

Parle nous de ta rencontre avec les prostituées du film de Fernando Leon, qui a donné naissance à une chanson, Calle…

C’est l’histoire d’une belle rencontre. Je ne connaissais pas ce milieu et, grâce à ce film, j’ai pu rencontrer ces filles. Il y a eu l’histoire du Goya, que j’ai obtenu pour cette chanson. Mais je n’aime pas ce rituel des prix. Je ne suis jamais allé recevoir un prix. Alors j’ai envoyé les filles aller le chercher, le trophée a ensuite circulé, chez les filles de Barcelone, puis chez celles de Madrid. Un jour, ma mère m’a appelé et m’a demandé où était le Goya. Alors je le lui ai ramené. Mais elle a compris et m’a dit : ‘Non, il doit revenir aux filles.’ Maintenant, ce sont elles qui l’ont. Enfin, il y a eu un moment très fort : je suis allé chanter pour les filles de la Calle del Desengaño, à Madrid. J’avais parlé de ces filles dans une autre chanson, Malegria. Alors, aller chanter ça pour elles, là-bas, c’était très fort.

Un autre projet qui te tient à cœur, c’est cette aventure avec la Colifata, la radio d’un hôpital psychiatrique, que tu soutiens…

Cela fait quelques années que l’on se connaît, les Colifatos sont venus avec moi sur scène, ils ont participé au clip de Rainin’in Paradize. Nous sommes en train de produire un CD, qui va leur permettre de se structurer. Je ne cherche pas à les assister, mais à ce qu’ils fassent comme moi : qu’ils vivent de la musique, qu’ils soient reconnus pour ce qu’ils font. Je suis certain que leur musique va toucher beaucoup de monde. Je pense que le CD sortira en France aussi.

Hormis l’album, tu as mille projets puisqu’il y a aussi la musique du documentaire d’Emir Kusturica sur Diego Maradona…

Là encore, je voudrais que les choses soient claires. Je n’ai pas fait la BO du film, ma participation a été limitée. En fait, j’ai écrit une chanson, qui figure sur l’album : La Vida Tombola.

Mais la figure de Maradona est très importante chez toi, depuis le « Santa Maradona » de la Mano Negra…

Diego, c’est quelqu’un d’extraordinaire, quelqu’un de très respecté en Amérique latine, en Afrique… Bien plus que Pelé ou Platini, qui sont un peu devenus les outils du système. Lui, il ouvre sa gueule, il dénonce le foot business. Quelque part, il dérange… J’ai eu la chance de lui chanter le titre que j’ai composé, de le rencontrer. Et je trouvais que la vie de Diego, c’était vraiment une tombola. Parfois tu gagnes, parfois tu perds. Mais en tout cas, il vit au jour le jour, il mise tout sur le présent. Toute son énergie passe dans l’instant.

Pourquoi l’Amérique latine t’inspire-t-elle tant, plus que d’autres continents que tu as pu visiter ?

Il n’y a pas de réponse à ta question ! C’est difficile à expliquer… L’Amérique latine, je m’y suis toujours senti bien. Plus tu y vas, et plus tu t’y sens bien. C’est un puits sans fond. Par les malheurs de l’histoire, ce continent a connu le mélange culturel. Le métissage a plus de 400 ans là-bas. Ce continent a 300 ans d’avance sur l’Europe, c’est un formidable laboratoire humain. Et puis, l’Amérique latine, ce sont des dizaines et des dizaines de cultures différentes, uniques. Je ne sais pas si la vie me permettra de visiter l’Asie ou l’Océanie, mais ce que je sais, c’est que je n’aurai pas assez d’une vie pour connaître toute l’Amérique latine, ou ne serait-ce que le Brésil ou le Mexique, par exemple.

Pourquoi ne pas vivre là-bas ?

J’ai vécu au Brésil. J’y vais encore souvent puisque mon fils habite là-bas. Il y a tellement d’endroits où je pourrais vivre. En ce moment, Barcelone a un côté pratique pour moi, mais je ne dis pas que je passerai toute ma vie ici.

Au moment de t’installer à Barcelone, tu hésitais avec Marseille, paraît-il ?

Oui, j’y ai beaucoup d’amis, j’aime l’esprit de cette ville, les gens. J’aime les villes où l’on peut être dans la rue jusque tard le soir, où il y a du soleil. J’ai besoin de la rue.

Récemment, tu as découvert de plus près un autre endroit sur Terre, les Etats-Unis, avec cette tournée nord-américaine. Qu’en as-tu pensé ?

Je connaissais déjà un peu. New York est une ville que j’adore. Il y a plein de belles choses dans ce pays, que nous avons sillonné en bus pour mieux le découvrir.

Tu n’aimes pas être considéré comme le porte-drapeau de l’alter-mondialisme…

Non, parce que ce n’est pas vrai. Moi, je fais juste de la musique !

Avoue tout de même que ton succès dans l’Amérique de Bush te fait doublement plaisir…

L’accueil a été formidable là-bas. Alors, au début, attention, il s’agissait surtout d’un public latino-américain. Ce sont eux qui nous connaissaient, ils constituaient 80% du public. Et puis ensuite, ça a changé. On a commencé à faire des premières parties de festivals, où personne ne nous connaissait. Et c’était génial car on repartait de zéro, on devait faire nos preuves. Je retrouvais un peu un challenge que je n’avais pas connu depuis la Mano Negra. Au final, le message est bien passé, on n’a eu aucune réaction négative.

Que vas-tu faire dans les mois qui viennent ?

J’ai du mal à planifier à plus de trois mois. Donc, pour l’instant, je vais me consacrer au CD de la Colifata, à celui de Sam, le fils d’Amadou et Mariam, et faire une tournée en Europe du Nord.

Pas de concert prévu en France ?

Sans doute en 2008.

Certains pensent que tu pourrais tout arrêter, d’un coup…

Il n’est pas impossible qu’un jour, la musique ne soit plus ma profession, mais arrêter tout, ça m’étonnerait. C’est la chose qui me fait le plus vibrer. Je ne sais vraiment pas dire ce que je ferai dans six mois, mais si mon groupe, Radio Bemba, veut continuer, alors moi je continue. Il existe une telle osmose avec ces mecs, que je les suis où ils veulent. Peut-être que si certains me disent qu’ils veulent arrêter, alors je n’aurai pas envie de remonter quelque chose. C’est possible… Mais pour l’instant, on est bien.

Tu as dit qu’un jour, tu aimerais suivre des études chiropracteur…

Oui, j’en ai très envie, mais pour ça, il faudrait que je me pose ! En fait, plein de choses me font envie. J’aimerais aussi refaire de la basse, comme à mes débuts. Quand j’ai commencé, je n’étais pas chanteur, on m’a obligé… J’étais même très complexé par ma voix de canard ! Alors, retrouver la basse, oui, pourquoi pas… En fait, mon rêve, ce serait d’être bassiste dans un groupe de reggae ! Laisser les autres chanter et pousser derrière, avec ma basse.

Tu vas me dire que c’est de l’analyse à deux balles, mais tu n’en aurais pas parfois marre d’être dans la lumière ?

Mais oui, c’est ça ! Parfois, je rêve d’échanger les rôles et de laisser la place à mes musicos. Il y a trois ans, je suis parti jouer au Mali, avec Amadou et Mariam. C’était génial, c’étaient eux les stars et moi j’étais derrière.

Nicolas Rauline Nicolas Rauline

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