11/02/08

Philomag – Dialogue

Article paru dans PHILOSOPHIE MAG N°14

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Dialogue

Proxima estacion : trente ans après. Dialogue entre Manu Chao et Henri Pena-Ruiz

Manu Chao a retrouvé Henri Pena-Ruiz, son professeur de philosophie au lycée. Tous deux préoccupés par l’état du monde pratiquent le décentrement à leur manière : par la musique et le voyage pour le chanteur, par l’écriture et l’enseignement pour le philosophe. Les souvenirs communs, l’attachement à l’Espagne et l’éloge des goûts simples ont nourri leurs retrouvailles.

Propos recueillis par Alexandre Lacroix avec la complicité de Jackie Berroyer

La veille, Manu Chao a donné un concert en direct depuis le studio 104 de la Maison de la radio à Paris [le 29 septembre, Ndlr], délivrant une version live saturée d’énergie de son dernier album, La Radiolina. Après avoir hypnotisé quelques centaines d’invités pendant près de deux heures, alternant « gros son » du rock et flamencos langoureux, balancement reggae et refrains entêtants, ce musicien infatigable a regagné un studio derrière la Butte-Montmartre, à plus de minuit. Il y a enregistré jusqu’à l’aube, en compagnie de la rappeuse Keny Arkana, des morceaux pour le premier disque du groupe Smod, où chante le fils de ses amis maliens Amadou et Mariam. Couché au petit matin, c’est avec une heure et demie de retard que Manu Chao - qui vient de prendre la tête des ventes de CD en Europe et figure au premier rang des charts hispanos aux États-Unis - arrive à notre rendez-vous.

Le moment est unique : il s’agit de retrouvailles entre le chanteur et son prof de philosophie, à qui il souhaite rendre hommage. Manu Chao fut l’élève d’Henri Pena-Ruiz, alors jeune agrégé, à la fin des années 1970 au lycée de Sèvres. En trois décennies, ces deux-là ont fait du chemin. Le professeur débutant est devenu l’un des meilleurs défenseurs et spécialistes de la laïcité, un thème auquel il a consacré plusieurs essais, dont Dieu et Marianne : philosophie de la laïcité (PUF) et Qu’est-ce que la laïcité ? (Folio Actuel). Féru de littérature, il a également publié des ouvrages où il présente l’histoire des idées dans un style plus narratif, comme Le Roman du monde : légendes philosophiques et Leçons sur le bonheur (Flammarion). Ayant siégé en 2003 à la commission sur la laïcité dirigée par Bernard Stasi, il enseigne aujourd’hui en ­khâgne au lycée Fénelon et à Sciences-Po Paris. Quant à Manu Chao… Après avoir abandonné les études après le bac, fait ses armes dans des groupes disparus comme Hot Pants, Los Carayos, Joint de culasse ou les Casse-pieds, il a redonné à la scène rock française le goût de la fête avec la Mano Negra, créée avec son frère et son cousin. En 1994, le groupe se sépare, et il débute sa carrière solo. Chao parcourt l’Amérique du Sud et y puise les accents latinos, la joyeuse mélancolie qui infuse Clandestino et Próxima estación : esperanza. Il est en passe de devenir une icône planétaire sur les pas d’un Bob Marley : ses chansons contestataires, sa présence au contre-forum du G8 à Gênes, en 2001, en ont fait, malgré lui, un porte-parole de l’altermondialisme, quand il revendique l’autonomie de jugement d’un artiste. Globe-trotter, musicien généreux à la gaieté communicative, soucieux des tragédies géopolitiques, Manu Chao est aussi sur un plan personnel, comme l’annonçait une des chansons de la Mano Negra, un « out of time man ». Malgré la pression qui s’exerce sur cet hyperactif, il conserve la convivialité et le goût d’improviser d’un homme en vacances. Et ne respecte aucune des cases de l’emploi du temps. Son retard se prolonge… L’ancien élève serait-il intimidé à l’idée d’être confronté à un professeur qui fut aussi une sorte de mentor ?

Enfin, il est là. Nous nous installons autour d’une table. Avec nous, Jackie Berroyer - une vieille connaissance de Manu, qui lui consacre un blog (« Mysquat ») sur son site. Le chanteur est reposé et, tout de suite, le courant passe.

La machine à remonter le temps

Manu Chao : Je me souviens bien du cours de philosophie. Pour moi, cela a été une ouverture, j’ai avalé ça comme du petit-lait. À cette époque, pourtant, dans ma tête, je n’étais déjà plus à l’école. J’avais rencontré d’autres gens, qui n’étudiaient pas, avec lesquels je traînais la nuit. De façon générale, j’étais plutôt bon élève, mais arrivé en terminale, j’ai commencé à décrocher. Il faut dire aussi qu’à cet âge-là, j’étais à moitié autiste. Dans la classe, je n’avais pas de potes. Je parlais très peu, j’ai dû prononcer deux mots en un an. C’est pour cela que le cours de philosophie a été une découverte pour moi. Il me montrait qu’il pouvait être intéressant de parler, que les mots avaient du sens.

Henri Pena-Ruiz : Je me rappelle un élève discret, mais dont le regard était vif. J’avais le sentiment, avec lui, que mes discours pouvaient porter… Moi-même, j’étais à cette époque un jeune professeur très peu assuré. Je n’avais pratiquement aucune expérience pédagogique, c’était ma deuxième ou troisième année d’enseignement. J’avais simultanément la charge des classes de terminale et d’hypokhâgne. Devant la terminale A où se trouvait Manu, j’étais terrorisé. J’avais le sentiment d’être devant une montagne, d’avoir la responsabilité de traiter toutes les questions qui se rapportent à la vie humaine ou presque, le désir, la politique, l’État, l’angoisse devant la mort… Il faut être culotté pour discourir sur ces sujets. J’avais préparé mon cours soigneusement, mais je n’étais pas prêt. D’ailleurs, l’est-on vraiment un jour ? Si l’on perd ce doute en soi, on n’est plus dans une attitude interrogative… Bref, je faisais de mon mieux. Pour moi, la philosophie consiste surtout à prendre soin de ses pensées. Et c’est important, car de celles-ci va découler l’action.

M. C. : Le premier cours de l’année portait sur « Nature et culture ». Je n’avais jamais réfléchi en ces termes. C’était passionné, passionnant. Ça pulsait.

H. P.-R. : Tu as hésité d’ailleurs. Si tu n’avais pas embrassé une carrière de musicien, tu aurais fait de la philosophie. Tu t’étais même inscrit en hypokhâgne.

M. C. : J’ai eu mon bac au ras des pâquerettes.

H. P.-R. : En philo, tu avais largement le niveau.

M. C. : Je n’ai pas eu de mention, et c’est toi qui m’a ouvert la porte de la classe préparatoire. Mais à la rentrée, je n’étais plus au rendez-vous, j’avais pris la clé des champs. Ma mère est allée te rencontrer à ce sujet, je crois…

H. P.-R. : Oui, elle était affolée que tu abandonnes les études pour la chanson. J’ai essayé de la rassurer : « Il veut faire de la musique ? Mais c’est génial, votre fils est un artiste, il ne faut surtout pas contrarier sa vocation. » Je lui ai dit que tu avais fait le bon choix, celui qui s’était imposé à toi. Ces encouragements l’ont un peu rassérénée…

M. C. : Ce choix n’a pas été facile. Ma mère en a souffert encore pendant dix ans. Mais quand on a une passion, on ne peut pas la partager avec une autre. J’aimais la philosophie et cela ne m’aurait pas dérangé de m’y consacrer. D’un autre côté, mes potes dans la rue, c’était une merveilleuse école aussi, fascinante. Je me suis donc lancé dans une carrière de chanteur. De temps en temps, je retournais voir mes parents. Pour aller chez eux, je passais devant le lycée et, à chaque fois, j’avais une pensée. Je me souvenais de deux ou trois filles qui me plaisaient et du cours de philo. En longeant la façade, je me disais : « Quand même, un jour, il faudra que je m’arrête pour dire merci. » Cette année de philo avait vraiment compté dans ma vie, elle m’avait donné un bagage. Et puis, il y a eu cette aventure un peu ubuesque… Un jour, je suis entré et suis allé frapper à la porte – tu sais, cette fameuse porte qu’on ne veut jamais franchir quand on est élève. J’ai demandé si Henri Pena-Ruiz était encore là. « Nan ! Il est plus là », m’a-t-on répondu d’un ton sec. « Est-ce que je pourrais avoir son contact, savoir où il est, pour lui parler ? – On ne peut pas vous donner son numéro, a poursuivi le conseiller d’orientation, c’est interdit. » Alors, j’ai mis de la pommade. J’ai expliqué que j’avais été ton élève, que cela avait vraiment compté, que je voulais simplement te remercier. On m’a fait cette réponse surprenante : « Ah ! Et c’est seulement maintenant que vous vous en rendez compte ? » Je suis parti, j’ai compris pourquoi on ne voulait jamais passer cette porte à l’époque.

L’Espagne au coeur

H. P.-R. : Il y avait aussi ce point commun entre nous, implicite. Nous sommes tous deux issus de l’immigration espagnole…

M. C. : C’est bizarre, je n’ai même pas capté que mon professeur avait les mêmes racines que moi. Je n’ai pas fait l’association, malgré le nom.

H. P.-R. : Mes parents sont issus de la vague d’immigration économique des années 1920. Ils n’ont pas voulu retourner dans leur patrie après la victoire du général Franco. Toute mon enfance a été baignée par le souvenir de la mythique République espagnole et de ses combats perdus. Quand j’étais môme, mon oncle me répétait sans cesse : « Tu vois, après Madrid, le fascisme est venu prendre Paris. » D’un autre côté, mes parents se sont rapidement mis à parler le français à la maison, ils étaient dans une logique d’intégration, et je me sentais aussi un enfant de la République…

M. C. : Je suis né à Paris pour les mêmes raisons. Mes grands-parents du côté de ma mère ont dû quitter l’Espagne en catastrophe, c’était une immigration politique. Moi, j’aurais préféré naître là-bas, à Barcelone, tranquille… En Espagne, la guerre civile de 1936 a laissé des empreintes très profondes dans les coeurs. Les blessures ne sont d’ailleurs pas cicatrisées, les politiciens s’emploient à les rouvrir sans cesse. Il y a toujours deux Espagne : celle de droite et celle de gauche, l’autoritaire et la démocratique. Dans ses discours, Mariano Rajoy Brey [successeur de José Maria Aznar à la tête du Parti populaire, représentant la droite chrétienne-démocrate, aujourd'hui leader de l'opposition, Ndlr] ne cesse de parler des « gens normaux ». Sont « normaux », dans son vocabulaire, ceux qui pensent comme lui, votent à droite, vont à l’église… Il ne faut être ni homosexuel ni décalé ; pas question non plus de fumer des joints dans cette Espagne soi-disant « normale »…

H. P.-R. : Récemment, le gouvernement de José Luis Zapatero a instauré un cours d’éducation civique. À l’école, on explique dorénavant aux jeunes qu’il y a plusieurs façons de mener sa vie, qu’on peut se marier, se pacser ou encore ne pas se marier. Certains couples sont hétérosexuels, d’autres homosexuels. Cette présentation de la pluralité des accomplissements humains a été dénoncée par l’Église espagnole comme constituant une incitation au vice. On retrouve ici les plus vieux démons du cléricalisme, qui taxe de péché ou de perversion tout ce qui n’est pas dans la droite ligne du modèle de la famille chrétienne, hétérosexuelle et non divorcée.

M. C. : En Espagne, il y a quelques jours [le 26 septembre, Ndlr], le quotidien El País a publié un document unique : il s’agit d’un compte rendu détaillé de la conversation privée qui s’est tenue entre George W. Bush et José Maria Aznar moins d’un mois avant l’invasion de l’Irak [le 22 février 2003 au ranch Crawford, Ndlr]. C’est dingue, le langage qu’ils tiennent. Il y a dans cette conversation un mépris complet de la démocratie, de la politique, de l’ONU, des électeurs, du Chili, du Mexique, de l’Angola… C’est d’un cynisme total. « On s’en fout de Colin Powell, moi je te dis qu’on sera prêts à envahir l’Irak dans quinze jours », déclare George Bush. « Pour ma part, je ferai en sorte d’utiliser à partir de maintenant une rhétorique la plus subtile possible, explique-t-il encore. Le problème de Chirac, c’est qu’il se prend pour Mister Arabe. » Quand je suis arrivé en France, j’ai été très surpris : la presse n’a pour ainsi dire donné aucun écho à ce scandale. Il y a un problème de circulation de l’information entre nos deux pays. Pour ceux qui, comme nous, ont vu leur histoire familiale et personnelle marquée par la guerre de 1936, il y a tout de même une conscience spéciale des enjeux politiques, je crois. Pour nous, la lutte contre l’oppression sera toujours d’actualité.

H. P.-R. : « El pueblo unido jamás será vencido ! » [« Le peuple uni ne sera jamais vaincu », chanson du compositeur chilien Sergio Ortega, devenu un hymne politique après le coup d'État contre Salvador Allende en 1973, Ndlr].

Cosmopolitique

H. P.-R. : Quand j’ai entendu La Radiolina, j’ai été très ému. Ça m’a rappelé une idée qui m’a toujours été très chère, relative au jugement qu’on peut porter sur les sociétés humaines. « Cada día me veo en un mundo tan feo » (Chaque jour je me vois dans un monde si laid), comme tu dis très bien dans une de tes chansons [Mundo revès, Ndlr]…

M. C. : « Cada día me espanto porque si no me muero » (« Chaque jour je m’étonne de ne pas mourir »)…

H. P.-R. : Cette conscience des difficultés et des douleurs du monde m’a toujours parue importante. Selon Aristote, l’étonnement est la première vertu pour qui s’aventure dans la philosophie. Il faut savoir s’étonner que les choses soient comme elles sont. C’est un mouvement de protestation très simple contre les évidences admises. Il m’est arrivé d’en parler avec certains de mes élèves, lorsqu’ils m’interrogent sur les paradoxes du monde moderne. Je leur demandais : « L’état du monde vous paraît-il normal ? Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de moyens pour rendre les gens heureux et, pourtant, il y a une nouvelle forme de misère. N’est-ce pas un paradoxe révoltant ? » L’autre jour, dans le métro, j’avais en face de moi, sur un strapontin, un SDF effondré. Il n’avait pas 20 ans, mais était déjà brisé par la misère. Au-dessus de sa tête, une affiche publicitaire avec un slogan : « On aurait tort de se priver. » Ce contraste m’a presque fait monter les larmes aux yeux. Charles Fourier affirmait qu’on reconnaît le degré de valeur d’une civilisation au sort qu’elle réserve aux plus démunis. Clandestino est un album intéressant, parce que tu pars du point de vue du clandestin pour jeter un regard d’étonnement et de scandale autour de toi. Comme dans ton dernier album, avec la chanson sur les prostituées. « Me llaman calle, pisando baldosa » (Ils m’appellent la rue, la rue foulée aux pieds)… Tu suggères ce que peut être la représentation de notre société qu’a une prostituée. Je ne veux pas te flatter, mais il me semble que ce déplacement de point de vue, qui te conduit à chanter les souffrances du clandestin ou de la femme exploitée, c’est une opération philosophique. Elle consiste à interroger la société à partir du regard que porte sur elle celui qui en est exclu, et cette approche critique est essentielle. À ta manière, tu fais de la philo dans tes chansons. Tu présentes des idées de façon sensible, incarnée, et tu les transmets.

M. C. : (Un peu embarrassé) Les personnages de mes chansons viennent toujours de mes rencontres. Ce sont des gens que j’ai croisés en me baladant. Tu parlais de Me llaman calle. Avant, je ne connaissais pas du tout l’univers de la prostitution. En Colombie, il m’était arrivé quelquefois de jouer dans des maisons de passe parce que, dans certains villages, c’est le seul endroit ouvert pour jouer de la musique. Et puis on m’a proposé de faire cette chanson pour un film sur le quartier chaud de Barcelone. Cela a été une porte ouverte. J’étais tout surpris de me retrouver assis dans un bistrot, avec quatre ou cinq prostituées devenues des amies, à les écouter parler, rire de la vie. D’ailleurs, ma chanson s’adresse aussi à tous ceux qui vivent la rue. Les joueurs de bonneteau, par exemple. J’aime ces univers marginaux qui se côtoient dans la ville.

H. P.-R. : On peut faire le constat du monde comme il va, de ses misères, et en conclure que l’humanité est mauvaise…, ce que tu ne fais pas. Parce que tu annonces : Próxima estación : esperanza ! (Prochaine station : l’espérance). L’humanité est ce qu’elle est, mais elle pourrait être autre chose également. Pas question de se lamenter, au contraire, il faut continuer à s’émerveiller de la tendresse, de l’amour, de l’art, de la beauté. Et savoir apprécier « Un raya sobre el mar » (Un rayon de lumière sur la mer)…

M. C. : Ce rayon, c’est l’espoir effectivement.

H. P.-R. : Je vais encore donner l’impression de faire des compliments, mais je trouve que tes chansons ont une dimension cosmique : elles sont à l’échelle du monde. Sans doute parce que tu voyages beaucoup, parce que tu as un regard décentré, qui n’est plus ni d’Espagne ni de France… Marc-Aurèle disait en substance : « En tant qu’Antonin je suis citoyen de Rome, en tant qu’homme, je suis citoyen du monde. » L’enjeu est d’ouvrir la perspective, d’envisager le monde dans son aventure globale. On n’est plus confiné dans l’ici et le maintenant. Pour s’éveiller à cette conscience cosmopolitique, il faut être capable de mettre en balance ses drames, ses doutes et ses déchirements, avec les douleurs des autres et de la planète. Victor Hugo est l’écrivain qui a poussé le plus loin cette attitude. En 1843, il a perdu sa fille Léopoldine. Il adorait cette enfant. Un bateau a chaviré et elle s’est noyée avec son mari dans la Seine. Après cette mort, il compose Les Contemplations. Dans sa préface, il écrit : « Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui… Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! Insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! » Dans ce recueil, il y a un poème qui s’appelle Melancholia, où il décrit la misère des enfants qui vont travailler au fond des mines en poussant des wagonnets. « Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? » Il écrit ces mots en pensant à sa fille. La réflexion sur l’exploitation des mineurs par le capitalisme naissant, il la mène à partir d’un deuil personnel. Dans tes albums, Manu, on entend des désaccords amoureux. Des couples qui se disent qu’ils ne s’aiment plus. Ou qui se demandent : « Qu’est-ce que tu veux de moi ? Qu’est-ce que tu veux de plus ? » Mais on perçoit aussi les crimes politiques, le chaos et la panique contemporaines.

M. C. : Selon moi, les douleurs du monde doivent aider à relativiser les soucis personnels. Quand on se noie dans ses propres problèmes, qu’on éprouve du chagrin, il suffit de regarder un instant ce qui se passe autour de soi, d’ouvrir un peu l’angle et on dédramatise très vite.

Éloge des goûts simples

M. C. : Le bonheur, si l’on entend par là un état un peu stable, n’est pas possible. Si tu es informé de ce qui se passe autour de toi, tu ne peux pas être heureux. Bien sûr, tu peux te réjouir tout seul, dans ta bulle personnelle, mais c’est une position intenable à la longue. Le bonheur arrive seulement par instants, il peut durer une seconde, dix minutes. Une journée entière, ça devient plus difficile. Il y a toujours un moment où la réalité te rattrape. Tu reçois une nouvelle, un coup de téléphone qui sabote ton harmonie privée. Parce que le monde est partout. Pour l’oublier, il faudrait vraiment être en autarcie, en pleine nature… et encore. Même si tu es dans un endroit idyllique où tu ne reçois aucune information, tu restes conscient. Il m’arrive, par exemple, de me retrouver sur une belle plage, au Brésil, avec mon fils. D’être tenté de tout planter, pour rester là. Je me baigne, je pêche un poisson, je le mange. Je n’ai besoin de rien d’autre, c’est le paradis. Mais au bout d’un moment, je n’assume pas d’en profiter seul. J’aurais envie de ramener mes potes dans cet endroit paradisiaque, pour y vivre. Quand je pense à ceux qui vont mal – potes ou pas d’ailleurs… -, je n’assume pas l’égoïsme. Je veux retourner à la bagarre.

H. P.-R. : L’illusion serait de croire qu’on peut s’installer dans un état définitif et durable de bonheur. Pour un être humain, le vrai courage est d’assumer sa condition et, avec elle, l’alternance entre la détresse qui nous submerge souvent et le bonheur qui nous prend quelquefois. Il ne faut surtout pas leurrer les gens à ce sujet, en brandissant des images d’un bonheur factice ou utopique… Quand j’ai écrit mes Leçons sur le bonheur, je me souviens que j’ai eu des débats avec mes éditeurs. Ils voulaient que je donne les recettes du bonheur. Ce n’est quand même pas un oeuf au plat. D’ailleurs, si je détenais ce genre de recettes, je me les appliquerais d’abord à moi-même.

M. C. : Un oeuf au plat, ça peut être un grand bonheur.

H. P.-R. : Tu as des goûts simples. Te méfies-tu du luxe ?

M. C. : Non, mais mes luxes sont simples. Boire l’eau d’une fontaine de Paris, c’est magnifique. À Bastille, il y a une petite fontaine avec deux lions. Je vais toujours me désaltérer là, j’adore. C’est comme un rendez-vous intime que j’ai avec Paname. Je n’ai pas besoin d’acheter une canette de soda. Je n’ai pas de voiture, je circule à vélo. Pédaler, c’est un bonheur pour moi, je me sens léger, je survole la ville. J’ai une certaine liberté, je ne peux pas me faire attraper, je virevolte. Quand on a une voiture, il faut la garer, et les flics surveillent. À Barcelone, malheureusement, ils ont légiféré : il faut maintenant mettre un casque et respecter les sens interdits à vélo. Ils ont bousillé cet espace de liberté en quinze jours.

H. P.-R. : Épicure, qui passe pour le philosophe du plaisir, recommandait de s’habituer à satisfaire ses besoins avec de l’eau et du pain. Quand j’ai soif et qu’un peu d’eau fraîche coule dans ma paume, c’est merveilleux. C’est bien meilleur que n’importe quel cocktail sophistiqué. Épicure n’interdisait pas les banquets, mais il prônait aussi de savoir se contenter de peu pour ne pas être à la merci des aléas du sort. Ce n’est pas une philosophie de l’austérité, mais de l’indépendance.

M. C. : Mon corps n’a pas besoin du luxe. Pour autant, je ne le refuse pas. Pourquoi s’en méfier ? Quand quelque chose de magnifique arrive sur la table, je ne me cache pas les yeux, j’en profite. Cependant, je ne vais pas manger dans les grands hôtels ni dans les restaurants classés. C’est dans les palaces qu’on mange le moins bien. Parce que c’est dans les cuisines de ces établissements qu’il y a le plus de haine. La hiérarchie est tellement violente que ceux qui travaillent sur les gamelles éprouvent de la haine à l’état pur. On n’imagine pas ce qu’ils font dans les plats, parfois… ils crachent dans la salade, j’ai entendu toutes sortes d’histoires. En Amérique latine, les gens te mettent en garde : « Fais attention à ne pas manger dans la rue. » Mais en vingt ans, les deux seules fois où j’ai subi un empoisonnement alimentaire, c’était dans des grands hôtels. On mange mieux dans les bouis-bouis, où le rapport au client est beaucoup plus sain. Mon mode de vie n’est pas conforme au modèle matraqué par la télévision, qui montre qu’on doit avoir tout sous la main et que tout doit aller vite. Le petit écran n’enseigne pas l’éthique du travail et de l’effort.

Le doigt des tripes

M. C. : Une chose tout de même qu’on n’apprend pas à l’école, c’est à faire confiance à son instinct. En classe, il faut être rationnel, penser avec sa tête et non avec ses tripes. Pour ma part, quand j’ai échafaudé des plans intellectuellement, ça s’est mal passé, mais quand j’ai fait confiance à mon instinct, j’ai obtenu des résultats bien meilleurs. Ce sont les voyages et les autres cultures qui enseignent de ne pas trop se fier à la rationalité. Pour cela, il faut trouver d’autres styles de professeurs…

H. P.-R. : Est-ce que tu permets que je défende un peu l’école ?

M. C. : Je la défends aussi, ce n’est pas une critique généralisée.

H. P.-R. : Je crois que l’école ne peut pas tout faire. C’est une institution qui intervient dans la vie d’un être humain pendant un certain temps. On prend l’enfant à 5 ou 6 ans et on le lâche à 17 ou 18 ans… L’école peut enseigner la distance réflexive, celle que ne permet pas d’avoir la vie active, avec son mouvement perpétuel. Elle ne se substitue pas à l’expérience directe de la vie. Moi aussi, j’ai quelquefois le sentiment, dans mon rapport aux êtres, que la première impression n’est jamais démentie. Et pourtant, philosophiquement, je sais qu’il faut faire attention. Les premières impressions peuvent être dictées par les illusions du moment. Le problème n’est pas de faire un choix entre la raison distanciée et l’impulsion de l’instinct, il s’agit de les conjuguer. Et de savoir dans quelles circonstances, il convient de mettre en jeu l’analyse.

Jackie Berroyer : Parfois, les tripes, il arrive qu’elles vous mettent le doigt dans l’oeil.

Tirer son chapeau

H. P.-R. : Comment ça se passe quand tu rentres en scène, comme au concert d’hier ? Tu te sens comment ?

M. C. : Pour affronter ce genre de situation, il y a plusieurs solutions. J’essaie de ne pas y penser. Au moment d’entrer sur scène, je suis mort de trouille. Si je me concentre sur ma peur, je risque la paralysie. En ce moment, on parle tous les deux et je me sens à l’aise. Mais si je me dis que des milliers de gens vont me lire, je me tais. Si on se demande comment nos actions et nos paroles seront interprétées, tout est faussé.

H. P.-R. : J’aime bien tes interpellations politiques en concert : Señor Bush ! Tu lui reproches carrément de n’avoir pas signé les accords de Kyoto. Bon sang, c’est une façon d’affirmer que les artistes peuvent s’adresser aux grands de ce monde d’égal à égal… Il y a aussi ce geste de la main surprenant que tu fais sur scène, comme si tu te tirais une balle dans la tête. Que veut-il dire ?

M. C. : Ah… Je ne sais pas. C’est vrai, je fais souvent ce geste, qui est l’expression d’une violence. Mais il ne s’agit pas d’une agressivité tournée contre moi-même. D’ailleurs, cette main-là n’est peut-être pas la mienne. J’essaie d’exprimer la violence de cette planète, où des coups de feu partent à tout bout de champ. J’essaie peut-être aussi de signifier autre chose, combien j’en ai marre d’avoir à chanter la guerre et ces horreurs… Il est possible que ce geste renvoie une mauvaise image. Au cours de ma vie, il m’est arrivé d’avoir envie de lâcher prise, de vouloir en finir. J’ai des potes qui sont partis, tellement ils en avaient marre. Je peux les comprendre. Un jour, j’ai parlé du suicide avec ma mère. Je défendais le point de vue de ceux qui le commettent. Elle m’a répondu que, quoi qu’il arrive, la vie vaut la peine d’être vécue jusqu’au bout. Ne serait-ce que par curiosité.

H. P.-R. : Il m’est arrivé que des élèves viennent me voir alors qu’ils étaient désespérés, prêts à commettre l’irréparable. À chaque fois, je les ai écoutés avec un sentiment d’impuissance. Comment réconforter un adolescent qui traverse un grave malaise existentiel ? Finalement, j’ai trouvé une solution. À ces élèves, je demande : « Avez-vous déjà eu des moments heureux ? » Tous répondent : « Oui, bien sûr. » Je leur dis : « Eh bien, efforcez-vous d’y repenser, de les cultiver dans votre mémoire, ces moments-là, gardez-les intacts dans votre conscience comme on conserve une fleur ou un bel objet. Regardez-les, attachez-vous à eux, parce que s’ils sont venus, ils reviendront. » Le présent est une prison et si on s’enferme dedans, on est fichu. Le devenir de nos vies alterne joies et souffrances, et le souvenir des joies permet de relativiser les souffrances. Il faut se délier de l’ici et du maintenant, ce qu’on peut faire en voyageant, mais aussi par la pensée ou la lecture. Nous avons aussi des ailes, pas seulement des racines…

M. C. : (Il pose une bouteille artisanale, bouchée par un cachet de cire, sur la table) On fabrique cet hydromel avec des copains. C’est le plus vieil alcool au monde. Le miel a été le premier produit naturel que les hommes ont fait fermenter…

H. P.-R. : Quand même, c’est beau de se retrouver après autant de temps et de partager les mêmes pensées. Je suis très ému.

M. C. : Moi aussi… On se partage la bouteille ?