24/10/07

Philomag

Dialogue

Proxima estacion : trente ans après.

Dialogue entre Manu Chao et Henri Pena-Ruiz

En marge de la promotion de son dernier album, Manu Chao a retrouvé Henri Pena-Ruiz, son professeur de philosophie au lycée. Tous deux préoccupés par l’état du monde pratiquent le décentrement à leur manière : par la musique et le voyage pour le chanteur, par l’écriture et l’enseignement pour le philosophe. Les souvenirs communs, l’attachement à l’Espagne et l’éloge des goûts simples ont nourri leurs retrouvailles.

Propos recueillis par Alexandre Lacroix avec la complicité de Jackie Berroyer

La veille, Manu Chao a donné un concert en direct depuis le studio 104 de la Maison de la radio à Paris [le 29 septembre, Ndlr], délivrant une version live saturée d’énergie de son dernier album, La Radiolina. Après avoir hypnotisé quelques centaines d’invités pendant près de deux heures, alternant « gros son » du rock et flamencos langoureux, balancement reggae et refrains entêtants, ce musicien infatigable a regagné un studio derrière la Butte-Montmartre, à plus de minuit. Il y a enregistré jusqu’à l’aube, en compagnie de la rappeuse Keny Arkana, des morceaux pour le premier disque du groupe Smod, où chante le fils de ses amis maliens Amadou et Mariam. Couché au petit matin, c’est avec une heure et demie de retard que Manu Chao - qui vient de prendre la tête des ventes de CD en Europe et figure au premier rang des charts hispanos aux États-Unis - arrive à notre rendez-vous.

Le moment est unique : il s’agit de retrouvailles entre le chanteur et son prof de philosophie, à qui il souhaite rendre hommage. Manu Chao fut l’élève d’Henri Pena-Ruiz, alors jeune agrégé, à la fin des années 1970 au lycée de Sèvres. En trois décennies, ces deux-là ont fait du chemin. Le professeur débutant est devenu l’un des meilleurs défenseurs et spécialistes de la laïcité, un thème auquel il a consacré plusieurs essais, dont Dieu et Marianne : philosophie de la laïcité (PUF) et Qu’est-ce que la laïcité ? (Folio Actuel). Féru de littérature, il a également publié des ouvrages où il présente l’histoire des idées dans un style plus narratif, comme Le Roman du monde : légendes philosophiques et Leçons sur le bonheur (Flammarion). Ayant siégé en 2003 à la commission sur la laïcité dirigée par Bernard Stasi, il enseigne aujourd’hui en ­khâgne au lycée Fénelon et à Sciences-Po Paris. Quant à Manu Chao… Après avoir abandonné les études après le bac, fait ses armes dans des groupes disparus comme Hot Pants, Los Carayos, Joint de culasse ou les Casse-pieds, il a redonné à la scène rock française le goût de la fête avec la Mano Negra, créée avec son frère et son cousin. En 1994, le groupe se sépare, et il débute sa carrière solo. Chao parcourt l’Amérique du Sud et y puise les accents latinos, la joyeuse mélancolie qui infuse Clandestino et Próxima estación : esperanza. Il est en passe de devenir une icône planétaire sur les pas d’un Bob Marley : ses chansons contestataires, sa présence au contre-forum du G8 à Gênes, en 2001, en ont fait, malgré lui, un porte-parole de l’altermondialisme, quand il revendique l’autonomie de jugement d’un artiste. Globe-trotter, musicien généreux à la gaieté communicative, soucieux des tragédies géopolitiques, Manu Chao est aussi sur un plan personnel, comme l’annonçait une des chansons de la Mano Negra, un « out of time man ». Malgré la pression qui s’exerce sur cet hyperactif, il conserve la convivialité et le goût d’improviser d’un homme en vacances. Et ne respecte aucune des cases de l’emploi du temps. Son retard se prolonge… L’ancien élève serait-il intimidé à l’idée d’être confronté à un professeur qui fut aussi une sorte de mentor ?

Enfin, il est là. Nous nous installons autour d’une table. Avec nous, Jackie Berroyer - une vieille connaissance de Manu, qui lui consacre un blog (« Mysquat ») sur son site. Le chanteur est reposé et, tout de suite, le courant passe.

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