4/11/07

Ramón Chao > Le Carnaval de Rio

Extrait du livre « Julian Rios, le Rabelais des lettres espagnoles ».

Dir. Setéphane Pagès.

Presses universitaires du Mirail. Toulouse.


Le Carnaval de Rios

Les graphismes d’Antonio Saura brouillent les traits baroques – « ordre désordonné » – d’un visage quichotesque (quichotexte, dit-il) qui vit le jour à Vigo (Galice) en 1941. « Donquichotexte », dirait-il:

-Les traits d’un écrivain sont ceux de l’écriture. Le protagoniste graphomane de Larva a inventé le mot escrivivir: écrivivre. Monsieur Donquichotexte c’est donc lui. Je ne suis que son copiste.

La Galicie est le pays du finisterre espagnol, druidique, panthéiste, riche en traditions et contradictions. On oublie, on ignore qu’en Galice convergent plusieurs cultures : portugaise ( donc africaine et orientale), européenne (bénéfice de l’émigration), latinoaméricaine et française, avec ces pèlerinages à Compostelle, gigantesque confiscation du culte à Priscilien, l’hérétique-martyr décapité en 385.

Dans ce pays émerge Julián Ríos, avec une histoire déjà transcrite. Avant de savoir parler, il découvre la relativité du langage : son chien pouvait être nommé de deux façons différentes, en castillan et en galicien. Il apprend aussi l’humour, l’ambiguïté, le doute comme règle de vie – si sagement contenue dans la célèbre métaphore qu’il se plaît à répéter : lorsqu’on rencontre un galicien dans un escalier, on ne sait s’il monte ou s’il descend. « On trouve cette même phrase dans le folklore juif. Et il ajoute : c’est notre esprit de l’escalier à nous ».

Rios, qui, lui non plus, ne pouvait écrire dans son idiome original, s’est aventuré à créer un espagnol universel. La langue de base est bien le castillan, mais un castillan forcé, fracturé, qui se détruit en même temps qu’il se reconstitue étranger à lui-même. Les références culturelles s’emboîtent, s’accouplent, se multiplient apparemment à l’abri de tout contrôle. Mais rien n’y est gratuit. Les jeux de mots obéissent tous à la plus stricte mécanique interne, à la nécessité structurelle du roman, à ce qui appartient en propre à l’auteur et que nous définirions par la jonction entre le Siècle d’or espagnol et le nouveau modernisme. Julián Ríos retourne vers l’endroit lointain, dans la profondeur de la durée où les souvenirs demeurent, cueille les  » textravaganzas  » de Cervantes, Gongora, Juan de la Cruz (…), les dilue dans son récit, les malaxe avec celles des hétérodoxes de la littérature occidentale (Sterne, Sade, Lautréamont, Mallarmé, Beckett…) et les restitue dans un monde où ne subsistent que des greffiers en langue morte. Dès lors, reconnaître l’ampleur du vide que la négligence a creusé, redécouvrir les formes perdues, revient à rendre neufs les mots de la tribu, comme le souhaitait Mallarmé.

Oublions Franco : au moyen âge le roi castillan Alphonse X le Sage écrivait en galicien les premiers poèmes lyriques de la péninsule; dans notre siècle, Valle-Inclán, Alvaro Cunqueiro, Torrente Ballester, créent de genres nouveaux en castillan, sortent les lettres espagnoles de leur ankylose.

- Dans ma famille on parlait le galicien et le castillan. Tout de suite j’ai appris que les choses avaient au moins deux façons d’être nommées.

Julian part bientôt à Madrid pour étudier son droit – première étape d’une série de changements de langues et d’habitudes -, à la recherche de son héroïne. La plus puissante – assure-t-il – : le mot, sa relativité, son pouvoir d’altérer son halo sémantique pour s’adapter à des associations d’idées. En France, en Grande Bretagne, au Mexique, Ríos écrit, publie quelques nouvelles et obtient en 1962 prix Gabriel Miró, prestigieux à l’époque. En 1970, il collabore avec Octavio Paz dans Solo a dos voces (Solo à deux voix), livre de conversations avec l’écrivain mexicain. Mais déjà il prépare Larva, son roman-río), annoncé comme le premier d’un cycle.

Rabelais et Lewis Carroll avaient ouvert la porte du calembour et du nonsense. Joyce, avec d’autres visées, s’y est engouffré : « J’aimerais, disait-il, un langage qui soit au- dessus de tous les langages, un langage auquel servent tous les autres. Je ne puis m’exprimer en anglais sans m’emprisonner dans une tradition.  » En un brassage d’au moins une vingtaine de langues (y compris le morse !).

Julián Ríos sentait, comme Joyce avec l’anglais, qu’il ne pouvait pas s’exprimer en castillan sans s’enfermer dans une tradition. Dans sa Babel londonienne de Larva et de Poundémonium (ses books émissaires), il utilisera un brassage de langues et des dialectes pour lequel nous aurions besoin d’un «fictionnaire » universel.

-Ce fictionnaire universel et encyclopédique c’est Larva lui-même. Tout est dans l’Index. C’est vrai, toutefois, que pour moins que cela ils en ont roussi plus d’un, les bûcherons de l’Inquisignition !

Le bruit au départ empêche la classique « compréhension », puis les fragments d’un monde caché émergent sous l’apparence des phrases et s’ordonnent insensiblement. Chaque page oblige à prendre conscience de ce que nous possédons un instrument plus complexe et mystérieux que le violoncelle ou le piano : la voix.

-Un critique a comparé mon rythme avec le staccato de Béla Bartók. C’est le plus grand compliment qu’on ait pu me faire.

Oui; mais, hélas, tout le monde n’a pas d’oreille. Et tant de mots-valises, contrepèteries, palindromes, onomatopées, le tout assaisonné de digressions littéraires, de scènes érotiques, de fantaisies orthographiques à la Queneau ont de quoi déconcerter.

Précédé d’une énorme expectation (d’autant plus que durant des années des extraits en avaient été diffusés dans des revues littéraires internationales) Larva paraît en Espagne en 1983. A un moment ou des « sucés d’ânnées » de romans, des » bête-sellers » travestis en œuvres littéraires inondent le marché, cet ouvrage exigeant soulève des polémiques. Un critique lui décerne un bel oximoron: « best-seller pour minorités ». Néanmoins, l’auteur compte avec ses fidèles – Carlos Fuentes, Octavio Paz, Juan Goytisolo… – qui le considèrent comme le rénovateur de la prose espagnole. L’Encyclopædia Britannica consacre la prose de Ríos comme étant « la plus tumultueusement originale du siècle ».

- Elargir les limites de la langue espagnole correspond aussi à une certaine tradition. Valle-Inclán en est le meilleur exemple. J’aimerais appartenir au clan de Valle.

Pour appartenir au clan de Valle une chose est nécessaire, jongler avec les mots, altérer leur halo sémantique, les forcer jusqu’à provoquer des «échomentaires », des associations d’idées. Dans sa Babel londonienne de Larva -comme dans Poundémonium -, Ríos utilise un brassage de langues et de dialectes pour lequel nous aurions besoin d’un « fictionnaire » universel. Pendant la nuit de la Saint-Jean, toutes les langues passent par le labyrinthe d’une oreille espagnole; Londres devient une sorte de maquette métèque de l’univers, une tour de contrôle du chaos lexicologique. Ouvrons des antennes parababéliques :

» Tu t’est crotté complètement. Pollué comme le Christ de ton église de Chiswick. Une autre histoire de Saint Nick…Par les deux bouts. Dans ton nonsanctasatanorum de Phoenix Ledge. Avec passion et sans pause. Tous ces échrists de tes crucifictions. Tiret et à la ligne. Aprostate, prosterne-toi devant mon crucifix. Crue si fixe!, fils…,et elle lui planta la croix en pleine figure »

A l’instar de Milalias, le narrator (narre-à-tort) de Larva, Ríos parle de sa créature, le mot, avec une exaltation presque mystique, mythique, comme d’un Soma levé au summum.

Précédé d’une énorme expectation (d’autant plus que des extraits avaient été publiés dans des revues littéraires internationales), Larva paraît en I983 en Espagne. Ouvrons des antennes parababélliques : « Babelle et un quidam aux mille surnoms (Milalias) déguisé en Don Juan (Johannes Fucktotum, l’Abuseur de Sexville ) sont suivis, un jour de carnaval, par « l’Ânonateur, leur ânéchronique mentor, montreur de marionnénnetes », qui« dans l’ânenonymat malimite leurs voix, griffonne des nocturnotes », poursuit les deux amants dans leurs « experditions » à travers une « saturday nigth party » et reçoit le traitement de Her Narrator : « A double pitre, Narr et Tor, celui qui narre à tort ».(1)

-Ce résumé pourrait permettre au lecteur de pénétrer dans Larva, mais je ne vois pas le besoin de je ne sait quel dictionnaire. C’est vrai, toutefois, que pour moins que cela il en ont roussi plus d’un, les bûcherons de l’Inquisignition.

Il parle de son héroïne avec l’angoisse d’avaler ses propres palarves, pas lourdes, avec coquille et le reste, avec une exaltation presque mystique, mythique, comme d’un Soma levé au summum. Le bruit au départ empêche la classique « compréhension », puis les fragments d’un monde montent lentement à la surface des phrases et s’agencent insensiblement. Chaque page de ce livre oblige à prendre conscience de ce que nous possédons un instrument plus complexe, complet et mystérieux encore que la violoncelle ou la piano : la voix. Son héroïne est peut-être seulement un prétexte, le but véritable étant de rivaliser avec la musique.

-J’écoute beaucoup de musique et je lis toujours à haute voix. Un critique a dit que mon écriture avait quelque chose à voir avec le staccatto de Bela Bartok. C’est le plus grand compliment qu’on ait pu me faire.

Mais, hélas, tout le monde n’a pas d’oreille, et tant de mots-valises, contrepèteries, palindromes, onomatopées, le tout assaisonné de digressions littéraires, de scènes érotiques, de fantaisies orthographiques à la Queneau, avait de quoi déconcerter un public et à des auteurs qui ne finissaient pas de sortir du réalisme. La polémique aidant, le roman connaît un grand succès. Un critique lui décerne même un bel oxymoron: « best-seller pour minorités ». Néanmoins, l’auteur compte avec ses fidèles – Carlos Fuentes, Octavio Paz, Juan Goytisolo… – qui le considèrent comme le rénovateur de la prose espagnole. Enfin, l’Encyclopaedia Britannica consacre sa prose comme étant « la plus tumultueusement originale du siècle ».

Tour les adultes nous sommes cassé la tête dans les années soixante-dix avec le Rubik Cune, un jeu que les enfants résolvaient aisément. On n’ira pas jusqu’à dire que le « rubicubisme » de Ríos peut être compris sans difficulté par un gamin de dix ans; toutefois, il n’est pas indispensable d’avoir de cheveux blancs pour se régler, peu à peu, sur sa longueur d’onde. Une écoute innocente peut pénétrer l’ouvrage sans problème majeur. L’important c’est de se laisser entraîner par les sons.

- Vous savez bien ce que ça coûte d’avoir un lecteur ! Peut-être je n’en ai pas beaucoup, mais je suis très fier de ce que mes lecteurs sont des électeurs et même des sélecteurs.

Celui qui fictionne rejette le lecteur qui ne fonctionne pas. Ríos a besoin d’un lecteur véritablement éveillé. N’empêche ! La première idée reçue est que Julian Ríos est un écrivain difficile, la seconde qu’il fait partie de cette prolifération d’exégètes, d’analystes, d’épigones de Joyce dont il faut supporter aujourd’hui les jargons jusqu’à la nausée.

- Rien de plus ridicule que de traiter Carlo Emilio Gadda, Guimaraes Rosa et Arno Schmidt comme les Joyces italien, brésilien, ou allemand. Il existe une tradition littéraire qui depuis Apulée et Pétrone (en passant par Rabelais, Cervantès, Swift, Sterne, Flaubert, Lewis Carroll…) arrive jusqu’à nos jours. C’est dans cette tradition que je me situe ».

La parution aujourd’hui de Belles Lettres et Album de Babel forme l’ensemble parfait pour rencontrer l’œuvre de Ríos.

« Album de Babel » est une sorte d’ « encyclomédie humaine » où se donnent rendez-vous Pierre Ménard, Tristram Shandy, le père Brown, le photographe Gálvez et les peintres complices de l’auteur : Arroyo, Linchenstein, Saura…On y retrouve Milalias et Babelle, le couple d’écervelés de « Larva ». Ríos déploie ici la même puissance sarcastique, sa prose à un même pouvoir destructeur et démontre sa virtuosité d’écrivain. Mais l’artiste recule et disparaît; à sa place le langage, en symbiose avec les images, multiplie les commentaires humoristiques sur le sujet même de sa réflexion. On dirait que l’écrivain

veut être simple. Comme Cézanne avec ses tableaux, il n’en fait qu’un avec son texte. Comme Bela Bartok, après avoir pratiqué le dodécaphonisme de Schoenberg revint à la gamme de douze demi-tons, Ríos reconstitue son écriture. Il l’institue. A-t-il mûri? Ce qui savent sont simples. En bon cartésien, il effectue un véritable recommencement à partir de la table rase. Pourtant ces textes apparemment limpides sont encore plus nourris et codés que ceux de Larva, reviennent comme des « bookmerang » aux lecteurs pressés. Ceux-si peuvent avoir l’illusion d’avoir eu sa dose de protéines de lecture, il peuvent estimer que cela lui suffit, mais il leur est conseillé de creuser dans cette « libérature » sous peine de rater les effets polyédriques des mots. Partis de l’angle, du cylindre, du cône, les mots ont été taillés en polyèdres dont les signaux se répandent insensiblement par d’intimes reflets. A cette auto-réécriture incessante, Ríos associe la musique – par le jeu calculé des effets phoniques – et la peinture – par les vibrations syntaxiques et leurs assisses géologiques. Fictions, essais, images s’enchevêtrent, se complémentent, se nourrissent mutuellement et se reproduisent.

Ont sait que les grands pianistes passent autant d’heures à gommer leur virtuosité – abandonner la touche d’ivoire – qu’en avaient dépensé à la conquérir. Ríos serait-il de même descendu de sa tour ?

-La tour d’y voir n’est certainement pas mon habitat. Avec le temps et l’expérience j’ai appris à paraître plus facile. Mais c’est seulement en surface, dans une première lecture, parce qu’il faut toujours garder quelque chose pour la relecture. On nous bassine aujourd’hui avec cette confusion entre qualité littéraire et nombre de lecteurs. Mais qui s’interroge sur la qualité de ceux-ci? Deux millions d’acheteurs ne feront jamais un grand livre.

Et certainement pas un « orbilibro », pour utiliser un palindrome hispanique cher à Ríos.

Il faut également du temps. Aujourd’hui on produit des « sucés d’années » littéraires, des « bête-sellers » travestis en œuvres littéraires.

-Il est grand temps d’arrêter. Autrement nous allons sombrer dans le Chaos.

Chao, Ramón