21/06/07

Voir.Ca

21 juin 2007

 

Manu Chao

 

Hola, Clandestino!

Francis Hébert

 

Manu Chao: « Le piratage, ce n’est pas tellement nouveau. Si on se replonge dans le passé, à mon adolescence, on n’avait pas Internet, mais on piratait tout en cassettes. »

photo: Denis Darzacq

Manu Chao, le clandestin le plus célèbre de la planète, arrête sa tournée américaine à Montréal, Québec et Ottawa, tout en mettant la touche finale à son nouvel album, prévu pour la fin de l’été.

Ironiquement, Manu Chao est à la fois le musicien le plus affairé et le plus nonchalant – du moins son attitude le laisse penser.

Car qu’est-ce qui évoque Clandestino? Quel décor dresse-t-il sitôt que le cd joue? Du soleil, de la détente, quelques rythmes qui hypnotisent et bercent. Or, ses chansons ont beau être la trame sonore idéale du farniente, il faut se lever tôt pour attraper le chanteur en entrevue. Se lever tôt ou, plutôt, réagir vite!

Un entretien avec Manu Chao, ça se prend au vol, à la dernière minute. Il est disponible, on saute sur l’occasion, car elle ne repassera peut-être pas avant longtemps. « On est dans le bus; on roule vers San Francisco. C’est très joli. On a joué à Portland hier. C’était énorme! Je n’y étais jamais allé, je ne connaissais pas. Ça nous a surpris, c’était un club de 1500 personnes, absolument bondé. Le public connaissait nos chansons, comme si on était à la maison, quoi! On n’a pas eu besoin de casser la glace. Idem quand on a joué à Vancouver. »

 

CLANDESTINO

 

L’artiste s’exprime librement, alternant entre la modestie et une certaine fierté du chemin accompli. Il passe du tutoiement au vouvoiement sans crier gare. Son Clandestino, qui a séduit tout le monde aux quatre coins de la planète, a presque dix ans déjà. Le moment d’un petit retour en arrière: « Je ne m’attendais pas à ce succès. Je pensais même que ça n’allait pas marcher du tout. Dans ma tête, c’était un peu mon dernier cd. Après, je pensais faire autre chose. Et finalement,

c’est la musique qui m’a rattrapé par la peau des fesses. Clandestino, je l’ai sorti comme ça, parce que quelques amis voulaient l’avoir, mais je ne pensais pas que ça allait plaire aux gens. »

Le cercle des amis était plus large que prévu. « Le succès de Clandestino s’est fait de manière très lente et naturelle. Ça n’a pas été un choc. Il n’a pas démarré très fort: ça a pris un an, deux ans, trois ans. On est monté avec la vague, tranquillement. » Et depuis, chacun surfe allègrement sur la vague latine, en reprenant des bouts de chansons en forme de slogan dérisoire: « Marijuana? Illégale! » La fête, le sourire, l’épanouissement: l’univers Chao.

 

PAS DE RÉPIT

 

Trois ans après Clandestino paraît Proxima Estacion: Esperanza, en 2001. Et voici qu’arrive enfin le troisième disque solo de Chao, à priori intitulé Radiolina. Tout ce qu’on connaît de ce nouvel opus, c’est le premier extrait diffusé, assez rock d’ailleurs: Rainin in Paradize.

 

Six ans d’attente, c’est long! Pourquoi toutes ces années entre les deux cd solo? « Mon problème, c’est le temps. Il y a beaucoup de choses, de projets externes. Il y a eu le cd live (Radio Bemba Sound System, 2002). Après, j’ai produit l’album d’Amadou et Mariam: ça a pris du temps, et c’était une aventure passionnante. J’ai produit aussi Akli D, un chanteur algérien. En France, on a fait un cd-livre, Sibérie m’était contée, avec le dessinateur polonais Wozniak. » Formidable album, ce Sibérie, avec des chansons uniquement en français et un tirage limité à 150 000 exemplaires…

 

Chao poursuit: « Donc, il y a eu pas mal de choses depuis Proxima, mais elles ont peut-être été moins divulguées. Mais Amadou et Mariam, ça a très bien marché, j’en suis heureux pour eux. Ils sont en train d’écrire des nouvelles chansons. On est à finir l’album de leur fils! Il fait partie du mouvement hip-hop de Bamako. Ça s’est fait par hasard. On était au Mali, et j’ai rencontré la famille. ». Manu pourrait aussi rajouter qu’il a signé la bande sonore du film Princesas de Fernando Leon de Aranoa, qu’il se chargera de celle du prochain film de Kusturica, un documentaire sur le footballeur Diego Maradona, qu’il prévoit sortir un album en portuñol (croisement entre le portugais et l’espagnol) et un disque de rumba qu’il a enregistré dans les bars de Barcelone, Lo peor de la rumba volumen 1 (ou Le pire de la rumba volume 1 en français)…

 

Son nouveau disque sort fin août, début septembre, mais on cherche déjà à en savoir plus. « Je n’ai pas vraiment fini encore, donc ça peut changer. Il y aura une quinzaine ou une vingtaine de chansons. Pas mal sont en espagnol, en anglais; deux sont en français, une en italien. Il a été enregistré un peu à droite, à gauche, comme d’habitude, avec un sac à dos. Il a été mixé à Los Angeles par Mario Caldato (Beastie Boys, Jack Johnson…) et Andrew Scheps (Red Hot Chili Peppers, Mars Volta…). Les finitions, c’est à la maison, à Barcelone. Je l’ai ramené chez moi; je bricole avec. La moitié des chansons est masterisée, c’est une histoire de jours. Il est dans la lignée de deux précédents. Il y a peut-être un peu plus de guitares. Je dirais que c’est un peu le chaînon manquant entre les deux derniers albums et ce qu’on fait sur scène. Une fois qu’ils sont faits, ce n’est pas à moi de juger. Je crois que les gens ont bien aimé… Ce sont des choses qui évoluent, des envies différentes. J’assume totalement le côté très dépouillé de Clandestino. »

 

TÉLÉCHARGEZ-MOI

 

Alors qu’un peu partout, on use de répression contre les internautes qui téléchargent illégalement la musique, Manu Chao a choisi de mettre en téléchargement gratuit le premier extrait de son futur album. « Il n’y a pas d’arrière-pensée. On a fait ça en commun accord avec ma maison de disques, en harmonie. On a le morceau; on a un site Internet. On n’est pas avec les ongles, acharnés à vouloir vendre à tout prix. C’est un plaisir qu’on se fait à nous et aux gens. Le piratage, ce n’est pas tellement nouveau. Si on se replonge dans le passé, à mon adolescence, on n’avait pas Internet, mais on piratait tout en cassettes. Dans mon quartier, pour un vinyle qui rentrait, il y avait cinquante copains qui faisaient des copies. Pratiquement toute ma collection de musique était en cassettes. »

 

Qui y gagne, qui y perd? Selon Chao, le téléchargement « va changer beaucoup le monde de la musique. Côté négatif, pour les musiciens, ça va être de plus en plus difficile de vivre de la musique en vendant des cd. Alors, et ça c’est peut-être positif, il va falloir que les musiciens fassent de la scène. Ceux-là pourront s’adapter. »

 

En attendant, les bêtes de scène ont peu à craindre pour leur survie. Il y aura toujours des fiestas pour eux. Chao en tête. « On a un set qui fait deux heures et demie. Quand on joue dans les festivals, parfois on ne peut pas faire tout le spectacle, il faut s’adapter. Il y a une liste de morceaux de base, qu’on change un peu de jour en jour. Et dans chaque chanson, il y a beaucoup de place pour improviser. De plus en plus, le groupe est bon dans l’improvisation. Du jour au lendemain, la même chanson ne sera pas jouée pareil: pas la même intro, pas la même fin. Ça dépend de ce qui se passe sur le moment. On travaille beaucoup par signes sur scène. Pour cette tournée, on est six musiciens. Mais il n’y aura pas les cuivres. Une formule un peu plus rock’n'roll, on va dire. »

 

L’ex-Mano Negra a toujours plusieurs projets sur le feu. San Francisco l’attend, on le laisse filer… Avant de raccrocher, il lance: « Merci d’avoir appelé! » Et le mieux, c’est que ça sonne sincère. Clandestin, libre et poli. Applaudissons.

 

Le 1er juillet à 17 h

Parc Jean-Drapeau

 

À voir si vous aimez

Stefie Shock

La Mano Negra

Amadou et Mariam

 

ooo

 

LA CÉLÉBRITÉ, SELON MANU CHAO

 

On s’en souvient, il y a quelques années, Les Wampas se moquaient en chantant: « Si j’avais le portefeuille de Manu Chao ». Renaud remettait ça, l’automne dernier, avec sa chanson Les bobos qui fustigent les bourgeois-bohèmes qui « boivent de la Manzana glacée en écoutant Manu Chao ». Réponse de l’intéressé: « On m’a parlé de cette chanson, mais je ne l’ai pas entendue. Je ne suis pas du tout en France. Qu’on fasse référence à moi, je suis habitué, ça ne me dérange pas. Vous savez, quand on est un personnage public et qu’on lit les journaux… Ce qu’on dit sur vous, à la radio, à la télé… La chanson de Renaud, ce n’est pas vraiment méchant. On a eu des coups plus durs avec des politiciens. »